Entretien exclusif avec la philosophe américaine qui, agacée par cette société infantilisante pour mieux rendre passifs, publie en France un essai majeur, dans lequel elle réfute l’idée que devenir adulte, ce serait se résigner.

C’est une icône intellectuelle aux États-Unis et en Allemagne. Elle a enseigné à l’université de Yale puis à Tel Aviv, elle a écrit de nombreux ouvrages traduits dans le monde entier… Mais la France ne la connaît guère. Grandir. Éloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise est son premier essai publié en français, aux Éditions Premier Parallèle.

Un texte brillant, pétillant, inspirant, où cette spécialiste de la pensée des Lumières rend ses lettres de noblesse à la maturité, à la sagesse, synonymes d’émancipation intellectuelle. Lassée d’une époque contemporaine obsédée par la jeunesse, elle en cherche les raisons. Et si, à force d’évoquer le chemin vers la maturité et la vieillesse comme un long déclin, on coupait au passage l’élan de vie ? Pour Susan Neiman, l’affaire est plus politique qu’il n’y paraît. Explications.

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Éloge de la soixantaine

«J’ai eu envie d’écrire sur l’âge adulte et la maturité quand j’ai réalisé, à l’approche de mes 60 ans, que je me sentais bien, même mieux qu’à 20 ans, moi-même mère alors de trois enfants dans leur vingtaine. Je me suis souvenue à quel point cette période de la vie, qu’on présente souvent comme la plus belle, était en réalité terriblement difficile. À la vingtaine, tout est incertain, vous ne savez pas quel sera votre avenir professionnel, où vous allez vivre, qui vous allez aimer, ni même qui vous êtes réellement… Vous tâtonnez, tentez de jouer différents rôles, chaque décision à prendre vous bouleverse, vous noue l’estomac. Alors que plus tard, en tout cas pour ma part, j’ai accepté l’incertitude qui est omniprésente dans nos vies.»

Sujets infantiles, citoyens dociles ?

«Nous vivons dans des sociétés qui nous empêchent de grandir. Elles nous inondent de ces “jouets” que sont les smartphones ou les voitures, de loisirs futiles censés nous rendre heureux. Elles promeuvent une adolescence permanente en brandissant l’emblème de Peter Pan. Devenir adulte, ce serait se résigner à une vie moins aventureuse, insignifiante, renoncer à ses rêves. Ce serait décliner, devenir mortellement ennuyeux, voire carrément ridicule, pathétique. Tout cela, ce n’est sans doute pas pour rien. Je pense que c’est pour mieux nous rendre passifs, conformistes. En décrivant la vie comme un long déclin, nous préparons les jeunes à en attendre très peu, et donc à ne rien réclamer.

Et les distractions illimitées qui s’offrent à nous sont là pour que nous passions notre temps à faire des choix sans importance, en oubliant que les décisions les plus importantes sont prises par d’autres, qui pensent à notre place. Ce que nous trouvons d’ailleurs souvent bien confortable. En ce sens, derrière la célébration de la jeunesse éternelle se cache une question politique majeure. Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, publié en 1784, le philosophe Emmanuel Kant avait déjà perçu cela. Il y affirmait que des sujets infantiles, puérils, immatures sont plus faciles à diriger.»

Une forme de résistance

«Accepter de grandir est à mes yeux éminemment subversif. C’est une forme de résistance. Il s’agit de penser par soi-même, d’avoir l’audace et le courage de faire confiance à nos propres jugements, de ne plus autant nous soucier de celui des autres. On se fiche de savoir que tel coucher de soleil que nous admirons paraît kitsch aux yeux d’un autre. Il s’agit de trouver un équilibre entre les idéaux de la raison, qui nous disent comment le monde devrait être, et l’expérience, qui nous apprend que le monde est rarement tel qu’il devrait être. Grandir, c’est garder un œil sur chacun de ces deux éléments, accepter cette faille et s’y confronter avec lucidité. Face à la dure réalité, il est difficile, bien sûr, de conserver intacts et bien vivants ses idéaux, ceux d’un monde plus juste et plus humain, par exemple. Mais c’est possible. Gagner en maturité, en sagesse, c’est un processus continu, un idéal que l’on n’atteint jamais complètement, mais vers lequel il est bon de tendre.»

La philosophie pour apprendre à grandir

«Lire de la philosophie permet de nous aider à désirer et chérir l’idée de devenir adultes. Car elle défie en permanence ce que nous considérons comme immuable et acquis. Je recommande particulièrement la lecture de Jean-Jacques Rousseau. Son Émile est d’ailleurs le seul ouvrage philosophique intégralement dédié au fait de grandir. Sorte de manuel pratique le plus clair et le plus précis jamais produit par les Lumières, il relate une expérience qui consiste à éduquer un garçon ordinaire dans des conditions qui lui permettront de devenir un adulte libre. Émile est élevé de façon à n’avoir aucune habitude. “Penser par soi-même enfant apprend à penser par soi-même adulte”, nous dit Rousseau.

Kant est plus difficile à lire, alors j’ai tenté de rendre sa pensée accessible dans mon livre. Je conseillerais aussi Simone de Beauvoir. Pour les besoins de mon livre, j’ai relu toute son œuvre, que j’ai découverte lorsque j’avais 16 ans, avec celle de Sartre, et qui m’a décidée à devenir philosophe. Dans La Vieillesse, publié en 1970, Beauvoir explique comment grandir permet d’affiner son jugement. “Il faut avoir observé, dans leurs ressemblances et leurs différences, une vaste multiplicité de faits pour savoir apprécier l’importance ou l’insignifiance d’un cas particulier, réduire l’exception à la règle ou lui assigner une place, abandonner le détail à l’ensemble, négliger l’anecdote pour dégager l’idée”, écrit-elle.

Se plonger dans des livres d’histoire nous rappelle aussi sans cesse combien le fait de grandir peut fluctuer selon les lieux et les siècles. Selon l’historien français Philippe Ariès, par exemple, au Moyen Âge, le concept d’enfance n’existait pas en Europe, et il a fallu attendre le XIIe siècle pour que les enfants ne soient plus peints comme des adultes en miniature. La littérature est aussi une grande source de sagesse. J’en lis énormément, des romans très contemporains aux tragédies de la Grèce antique. Tous permettent de comprendre qu’aucun âge de la vie n’est plus enviable qu’un autre. C’est aussi cela, grandir.»

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