La pandémie a totalement bouleversé notre relation au soutien-gorge. Après des mois sans en porter, de nombreuses femmes refusent d’y revenir. Mais pourquoi avons-nous tant de mal à nous défaire de ce vêtement ?

Par Leticia Garcia (El Pais),

Pendant un direct sur Instagram avec ses followers, confrontée à la question habituelle sur sa routine beauté et ses conseils de style en période de confinement, l’actrice Gillian Anderson n’a parlé ni de nuits de huit heures ni de boire deux litres d’eau par jour. «Je ne porte plus de soutien-gorge. Je suis désolée, peu importe qu’ils m’arrivent au nombril, je n’en porte plus. C’est très très inconfortable», a-t-elle répondu. Bien sûr, elle n’est pas la seule. L’année dernière, un tweet de l’écrivaine féministe Roxanne Gay a dépassé les 500 retweets : «J’ai mis un soutien-gorge pour la première fois depuis je ne sais combien de temps et ma poitrine a dit : “pardon ?”».

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Le #nobrachallenge est né pendant les premiers mois de confinement : ce nouveau défi numérique consistait pour les femmes à se photographier habillées mais sans soutien-gorge, et ainsi à profiter de l’obligation de rester chez soi pour oser se passer de ce vêtement. Aujourd’hui, certaines affirment sur Twitter qu’après avoir tenté l’expérience, elles n’y reviendront plus.

La fiction regorge de scènes où les femmes, après une longue journée de travail, arrivent chez elles et éprouvent une sensation de libération (physique, mais aussi psychologique) en enlevant leur soutien-gorge. Au cours de ces 18 derniers mois durant lesquels les frontières entre l’intimité et l’exposition se sont effacées, nous avons pu nous en passer à l’abri du regard des autres. Aujourd’hui, alors que l’on aperçoit enfin la lumière au bout du tunnel, les magazines féminins mêlent deux discours : celui de la mode avant-gardiste et expressive comme moyen de récupérer le temps perdu d’une part, et celui de la mort définitive du soutien-gorge, maintenant que ce confort tout juste découvert s’immisce dans nos choix stylistiques. Mais sommes-nous vraiment face à la fin du vêtement le plus controversé du dressing féminin ? Et surtout, pourquoi est-il intéressant en 2021 qu’une femme se passe de soutien-gorge ?

Le regard de l’autre et le mythe du sein ferme

L’histoire de l’habillement féminin est aussi, en bonne partie, celle du contrôle du corps pour le plaisir du regard masculin. De fait, aujourd’hui encore, la plupart des créateurs célèbres sont des hommes, et les rares fois où des femmes atteignent la première division de ce secteur, leur volonté de miser sur le confort saute immédiatement aux yeux (Coco Chanel en tête) face aux décorations superflues et parfois inconfortables privilégiées par ces messieurs. Le soutien-gorge ne fait pas exception. S’il a été breveté par une femme, Mary Phelps Jacobs, en 1914, il constituait à l’époque une avancée révolutionnaire par rapport au corset.

Quoi qu’il en soit, et bien que les femmes aient réussi à se défaire de nombreux vêtements inconfortables au fil du temps, le mythe du sein ferme reste bien présent, comme une barrière mentale insurmontable. Tant et si bien que la décision personnelle de ne plus porter de soutien-gorge a donné et donne toujours lieu à des témoignages devenus viraux, comme celui de l’écrivaine Hillary Benhouse, qui a publié une longue tribune dans le New Yorker (lien en anglais) sur le processus psychologique qu’elle a traversé entre le moment où elle a décidé d’enlever son soutien-gorge et celui où elle s’est habituée à ne plus en porter : «Désormais, j’aime la manière dont mes seins rebondissent sur mes côtes lorsque je descends les escaliers en courant. J’aime porter leur poids, comme celui du reste de mon corps. Quand je me déplace à travers le monde, quand je fais le moindre geste, il y a toujours une partie de moi qui danse», écrit-elle.

D’autres, comme l’influenceuse Sabina Socol, ont réitéré à de nombreuses occasions leur décision de ne pas en porter face aux critiques de certains de leurs followers : «Au départ, je ne l’ai pas vu comme un geste féministe, mais maintenant je me rends compte que beaucoup de femmes éprouvent de la honte si elles n’en portent pas. Dans un monde idéal, ce sujet ne soulèverait pas le moindre débat», racontait-elle récemment lors d’une interview.

Ce qui est certain, c’est que sur ce sujet, nous avons reculé. Contrairement à la légende, les féministes n’ont pas brûlé leurs soutiens-gorge devant le concours de Miss America en 1968, mais les ont simplement jetés dans des «poubelles de la liberté» aux côtés de talons aiguilles ou d’ustensiles de cuisine. Pourtant, et même si ce mythe a été utilisé pour diffamer les féministes de la deuxième vague, il a également permis d’une certaine manière de standardiser ce geste.

Dans les années 70, Halston créait des robes à porter sans soutien-gorge, et personne ne s’en offusquait, et les icônes de l’époque comme Brigitte Bardot, Jane Birkin ou Bianca Jagger s’en passaient très souvent sans provoquer le moindre haussement de sourcils (même si, bien sûr, le stéréotype de l’icône sexuelle masculine perdurait). En 2021, en revanche, Instagram continue de censurer les poitrines féminines, les adolescentes qui décident de ne pas en porter en classe sont victimes de harcèlement scolaire et, évidemment, lorsque l’on devine qu’une célébrité n’en porte pas, les remarques voire les critiques fusent : «Mes seins vous dérangent ? Pourtant ils sont couverts de cristaux Swarovski !», avait souligné Rihanna en venant chercher son Prix CFDA dans une robe transparente en 2014. La même année, Lina Esco lançait la campagne #freethenipple (libérez les tétons) pour déstigmatiser une bonne fois pour toutes cette partie de l’anatomie féminine.

Curieusement, les cache-tétons sont devenus à la mode aux alentours de cette époque. Ils sont même les objets les plus vendus de certaines entreprises telles que You are the princess en Espagne. Le signe que beaucoup de femmes se passent désormais de soutien-gorge mais, en toute logique, ne parviennent pas encore à se confronter aux regards extérieurs si l’on devine leurs tétons sous leurs vêtements.

La pandémie a-t-elle tué le soutien-gorge ?

Aucun élément scientifique ne permet de prouver que porter un soutien-gorge soit mauvais pour la poitrine. Mais celle-ci ne tombe pas non plus dès que l’on cesse d’en porter. Le seul problème anatomique est lié au poids des fortes poitrines. On sait en revanche que 80 % des femmes ne portent pas la bonne taille de soutien-gorge par manque d’informations, ce qui entraîne un inconfort évident. Sauf exceptions, la décision d’en porter ou non repose uniquement sur des critères psychologiques (bien que les arguments poussant à en porter soient toujours liés à l’anatomie). Maintenant que nous avons découvert à quel point il était agréable de ne pas en porter pendant le confinement, de nombreuses voix s’élèvent pour ne pas y revenir, mais la réalité semble tout autre : d’après le bureau d’analyse de consommation NPD, parmi tous les secteurs de l’habillement, celui des sous-vêtements féminins est celui qui s’est le moins effondré, avec 17 %. Néanmoins, la tendance lancée en 2019 s’est accélérée pendant ces années de pandémie : la consommation de soutiens-gorge confortables (sans armatures, de sport et/ou en coton) n’a cessé de progresser, jusqu’à atteindre une explosion de 40 % en 2020.

Pendant ce temps, la lingerie est de moins en moins en vogue. L’idée n’est plus de porter des pièces en dentelle pour plaire à un tiers mais de privilégier des produits confortables dans lesquels on se sent bien (et que l’on n’enlèvera pas juste après avoir passé le seuil de sa maison, comme dans les films). Les soutiens-gorge confortables et adaptables de Fenty ou Aerie s’imposent face à ceux de Victoria’s Secret ou La perla. Dans un récent rapport de Edited, bureau d’études de marché qui utilise le big data pour prédire les tendances, on mise sur des sous-vêtements en «tissu bio et confortable, des teintes neutres et des formes naturelles, sans armatures, fermetures compliquées ou décorations superflues».

Il est impossible de se défaire d’un coup de baguette magique d’un siècle de contrôle du corps féminin. Mais même si cela était possible, la décision de porter ou non un soutien-gorge devrait être personnelle, et non soumise à des millions de conditionnements sociaux. Comme le disait Sabina Socol, cela ne devrait pas soulever le moindre débat. Ou, comme l’écrivait Germaine Greer dans La femme eunuque, en 1970 : «Les soutiens-gorge sont une invention ridicule, mais si vous faites de l’absence de soutien-gorge une règle, vous vous soumettez simplement à une autre répression. Chaque femme doit décider elle-même de ce qu’elle fait de son corps».

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