Quand on regarde les chiffres mondiaux de la péridurale, la France se place dans le peloton de tête. Sur dix grossesses, huit femmes y ont recours environ. Un résultat qui s’explique notamment par le remboursement à 100 % de la procédure par l’Assurance maladie depuis 1994, la présence permanente d’un·e médecin-anesthésiste dans les maternités, ou l’envie – légitime – d’atténuer la douleur de la naissance.

Comme le décrypte le Pr Dan Benhamou, anesthésiste-réanimateur à l’hôpital Bicêtre, à L’Express : “Le boum de cette technique date des années 70-80 à une époque où l’on débattait de l’autorisation de l’IVG, dans un contexte d’émancipation de la femme. Les mouvements féministes et la presse vantaient cette méthode, vue comme un droit. Les femmes se disaient : ‘Il n’y a aucune raison pour que je souffre autant que ma mère et ma grand-mère’. En face, les médecins ont répondu très favorablement à ces demandes, comme les pouvoirs publics, qui ont pris les dispositions réglementaires adéquates.”

La péridurale, c’est aussi plus “confortable” pour le personnel soignant, dont les rangs ne cessent d’être décimés, la faute aux coupes dans le budget hospitalier. “Le nombre de sages-femmes est limité en salle de travail et la pose d’une péridurale peut être un moyen de faire face à la surcharge de travail au moment de certaines gardes”, note à son tour Béatrice Blondel, chercheuse à l’Inserm et responsable d’une étude au sein de l’Equipe d’épidémiologie périnatale, obstétricale et pédiatrique (EPOPé) réalisée en 2015. Un constat que déploraient respectivement l’Ordre des sages-femmes et le Collège national des sages-femmes, la même année.

Aujourd’hui, pourtant, les parturientes (terme qui définit les femmes qui vont accoucher) s’intéressent davantage à l’accouchement physiologique, qui implique de donner la vie sans intervention médicale, en suivant le rythme de son corps, et les hormones envoyées par le cerveau.

Elles se rendent dans des maisons de naissance (qui vont passer de huit sur le territoire français à vingt en 2021, preuve de l’engouement des futures mamans), dans des cliniques adaptées où les sages-femmes sont formées à un accompagnement plus intensif, sur plateau technique ou dans une baignoire, voire restent à domicile. Sans renier les progrès de la médecine pour autant, certaines veulent retrouver les pleins pouvoirs sur leur corps, et s’affranchir d’une médicalisation qu’elles expliquent pensée par des hommes pour contrôler les femmes. D’autres, sont curieuses de connaître les sensations sans anesthésie, comme l’ont fait avant elles des millions de mères. La plupart évoquent surtout la crainte de violences obstétricales, rapportées par leurs proches.

On a voulu leur donner la parole, et mettre en lumière pourquoi s’informer sur ces autres façons d’accoucher est nécessaire pour faire un choix réellement libre.

Reprendre le contrôle de son corps

Diane a 37 ans et attend son premier enfant. Elle nous confie que son désir de maternité n’a pas toujours été évident. “De toute ma vie d’adulte, j’ai eu beaucoup de mal à m’imaginer avoir des enfants. Je pensais que c’était définitif et là, à 37 ans, j’ai décidé d’essayer d’être maman. Du coup, je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce que pouvait être mon accouchement à moi”. Autour d’elle, les femmes optent généralement pour la péridurale. Comme sa mère, qui a eu cinq enfants. Elle se dirige cependant vers une autre voie : l’accouchement physiologique.

“Cette décision est d’abord liée à mon féminisme”, détaille-t-elle. “Je milite au Planning familial de Paris et mon envie de fonder une famille a correspondu à la libération de la parole sur les violences obstétricales. J’avais l’impression qu’on ne prenait pas du tout soin des parturientes, comme s’il s’agissait une négation de notre liberté en tant que femmes. Quand je me suis retrouvée enceinte ça a été évident de me dire que je ne voulais pas subir des actes non voulus, je voulais qu’on m’écoute.”

Un souhait plus à même d’être entendu lorsque l’on fait une croix sur l’anesthésie, estime-t-elle. Car en s’éloignant d’une naissance médicalisée, on trouverait aussi un accompagnement plus poussé et personnalisé.

“Il y a aussi cette idée de se réapproprier son corps et de le vivre comme une expérience empouvoirante”, poursuit Diane. “Je ne suis pas très à l’aise avec ma féminité personnellement, c’est entre autres ce qui fait de moi une féministe, je pense. Et là, on a une chance incroyable en tant que femme de pouvoir accoucher. Je le vois un peu comme une réappropriation d’une féminité à laquelle je ne suis pas très connectée d’habitude. Et puis sans doute, de voir jusqu’où mon corps peut aller”.

Cette mise au défi de son corps et la confiance en sa capacité à accomplir cet exploit vieux comme le monde, c’est ce qui a motivé Jeny, 37 ans elle aussi, à accoucher de son fils dans une maison de naissance il y a huit ans, en Belgique. Un lieu d’accompagnement faiblement médicalisé et personnalisé des femmes enceintes et de leur bébé, possible lorsque la grossesse se déroule sans risque.

“J’avais ce besoin de rester maîtresse de moi-même, et je pars du principe qu’accoucher, ce n’est pas être malade”, lance Jeny. “Je considère assez naturellement que les médecins et les sages-femmes sont là pour m’assister et non pour me dire quoi faire”.

Elle nous raconte d’ailleurs être particulièrement sidérée quand elle entend qu’un·e praticien·ne “accouche une femme”, alors que c’est elle qui “fait tout le boulot”. “Ça vient un peu du fait que je travaille dans un milieu très masculin”, continue Jeny. “A l’époque de ma première grossesse, j’évoluais en politique, pour le gouvernement belge. On m’a piqué mes idées sans que je ne puisse rien dire un nombre de fois incalculable. C’est un milieu où il ne faut pas montrer ses faiblesses et pour mon accouchement, je n’avais pas envie de me sentir faible alors que tout repose sur moi. A part s’il y a un problème médical qui nécessite une intervention, a priori, j’en suis capable”.

Quand elle parle de son choix autour d’elle en revanche, les commentaires ne sont pas toujours bienveillants ou compréhensifs.

“On m’a prise pour une bobo rêveuse, ça m’énervait royalement”

“Dans mes ami·e·s, beaucoup ne comprenaient pas ma décision de me passer de péridurale et de ne pas aller en maternité le jour-J. Ils·elles m’ont tout de suite prise pour une bobo rêveuse qui vit dans la nature, et ça m’énervait royalement. J’avais l’impression qu’on sous-entendait encore que je n’étais pas capable. On me disait ‘tu vas crever de mal, à quoi ça sert ?'” Elle rétorque : “C’est mon accouchement, c’est moi qui maîtrise.”

Aujourd’hui enceinte de son deuxième enfant, Jeny assure avoir davantage d’arguments à avancer, médicaux notamment. “J’explique que sans anesthésie, le travail n’est pas ralenti, qu’on peut se relever plus vite ensuite”.

Les mêmes que donnent Flavia Nasio, doula et fondatrice de Bloom Doula Paris. Sa profession consiste à accompagner les femmes enceintes et les couples avant, pendant et après la grossesse. Et ce, quel que soit le projet de naissance des familles. “Mon travail en tant que doula, c’est d’informer les femmes et leur proposer toutes les options d’accouchement possibles, afin qu’elles puissent faire le choix de la naissance qu’elles souhaitent.” On ne peut s’empêcher de lui poser la question de la douleur, et de la raison pour laquelle on pourrait vouloir s’y confronter, alors qu’il est possible de l’atténuer.

“Il y a des femmes qui choisissent d’accoucher sans péridurale, ce n’est pas parce qu’elles veulent souffrir”, répond la spécialiste. “C’est qu’elles savent que leur corps est capable de suivre le rythme naturel.” Ce rythme qu’elle mentionne, c’est celui dicté par les hormones, principalement, qui jouent un rôle déterminant.

L’ocytocine qui prépare l’utérus, intensifie les contractions et facilite la mobilité utérine. Les prostaglandines, qui favorisent la maturation et le ramollissement du col. L’adrénaline, qui permet de mobiliser l’énergie indispensable pour expulser le bébé. Et les endorphines, qui atténuent la douleur et créent un antalgique naturel. Une explication simplifiée de l’histoire de la physiologie que Flavia Nasio dispense à ses client·e·s, afin de les préparer au mieux.

La préparation prénatale, une étape clé

Kat, 28 ans, est londonienne et enceinte de son premier bébé, un petit garçon prévu pour janvier. Au Royaume-Uni, la tendance s’inverse : environ 30 % seulement des parturientes demandent la péridurale. D’ailleurs, dans les vidéos de cours prénatal mises en ligne par la Sécu locale, la NHS (National Health Service), l’anesthésie n’est abordée que dans les cas de “grossesse à risques”. Sinon, “on nous encourage à essayer sans, afin de garder les lits d’hôpitaux pour celles qui auraient des complications”, nous explique la jeune femme. Elle, a pris sa décision : elle tentera de donner naissance à son fils physiologiquement. Dans une baignoire, peut-être.

Parmi les raisons qui l’ont convaincue, elle évoque la curiosité de connaître les mêmes sensations que des millions de femmes avant elle, de voir si son corps en est capable. Mais surtout, elle préfère se mettre en condition pour ce travail intense, le choisir sciemment, plutôt que de compter sur une péridurale qui ne viendra finalement pas.

“Plusieurs personnes dans mon entourage avait demandé à être anesthésiées, et le jour-J, on leur a dit que ce n’était finalement plus possible.” Dans les colonnes du Guardian, des femmes britanniques racontent qu’on leur a carrément refusé d’y avoir recours plusieurs fois, en plein travail, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. “La première fois, les sages-femmes ont dit que je n’étais pas assez avancée”, témoigne l’une d’elles. “La deuxième fois, elles ont dit que je n’en avais pas besoin. Enfin, elles ont dit que j’étais trop avancé”. Un comportement qui n’est pas isolé, et qu’une enquête du Sunday Telegraph associe à un “culte de la naissance naturelle” dans certain·e·s maternités publiques du pays.

Kat poursuit : “Personnellement, je préfère me préparer mentalement à accoucher sans aide médicale, connaître les étapes, savoir que je vais avoir mal et comment, et changer d’avis au dernier moment si je sens que je ne le veux plus, plutôt que d’y être contrainte par manque de temps ou de personnel”.

“Si on laisse le temps, les choses se passent bien”

Jeny aussi mise sur une préparation béton en amont de son deuxième accouchement. Elle le dit elle-même : pour le premier, elle a un peu “pris ça de haut” et était très prise par son travail. Aujourd’hui, elle ne fait pas l’impasse sur les cours, ni quelques enseignements qu’elle juge indispensables, comme “le concept de se mettre dans sa bulle, de travailler sa respiration, son mental”, énumère-t-elle. “C’est important et utile.”

Elle nous livre que cette “bulle”, un état de concentration qui permettrait de mieux accepter les contractions et la douleur en général, l’a justement aidée pendant toute la naissance. “Bon, quand j’ai crié ‘ouvrez-moi le ventre !’ aux sages-femmes parce que j’avais trop mal et je voulais que ça s’arrête, je suis un peu sortie de ma bulle… Mais j’y suis vite re-rentrée !”, plaisante celle qui, pendant longtemps, n’a pas cru au mythe selon lequel certaines femmes ne ressentaient pas la douleur, jusqu’à ce qu’elle assiste sa cousine comme doula et que cette dernière lui prouve le contraire.

“C’est ce qu’on appelle la phase de désespérance, pendant laquelle le col est ouvert à 10 cm”, précise Flavia Nasio. “A ce moment-là, beaucoup de femmes ont ce sentiment de ‘je vais mourir, je veux que ça s’arrête’. C’est le signal que le bébé est prêt à être expulsé. Ensuite, arrive la phase de la quiétude, c’est comme s’il y avait un répit avant l’expulsion. Ça donne des repères aux sages-femmes. Mais si les femmes sont informées, elles savent que ça se passe comme ça, et ça aide”.

Elle nous l’assure : “Physiologiquement, le corps est préparé pour ça, programmé pour ça. C’est une horloge suisse, d’une précision incroyable. Si on laisse le temps de la naissance faire (sous-entendu les hormones et le corps agir naturellement, ndlr), qui est un temps propre à chaque femme, et qu’on a confiance en son corps et en sa capacité à mettre au monde un enfant, les choses se passent bien.”

Jeny en est la preuve : malgré ce souvenir négatif, elle retournera auprès de la même équipe donner vie à son deuxième bébé. “J’ai quand même senti avec mon fils une sorte de complicité pour avancer dans l’accouchement. Je ne m’y attendais pas du tout, et c’est quelque chose d’assez fort que j’ai ressenti. Et puis, même si j’ai apparemment insulté tout le monde, la sage-femme a accepté de me suivre à nouveau !”, sourit la jeune femme.

Avoir le choix, jusqu’au bout

A plusieurs mois de son terme, Diane avoue tout de même qu’elle ne sait pas si elle tiendra le coup “jusqu’au bout”. “Après une heure de contractions, peut-être que j’abandonnerais et que je la demanderais”, pense-t-elle. Des mots qui résonnent auprès de Justine, 34 ans, maman d’une petite fille née au mois d’août dernier. Car c’est à peu près ce qui s’est passé.

“Je suis arrivée à l’hôpital après que ma poche des eaux se soit rompue”, se rappelle-t-elle. “Les contractions ont démarré peu de temps après et m’ont fait un mal de chien. Je n’ai jamais connu une telle douleur. Après trois heures à écrabouiller les mains de mon mec sur mon ballon qui ne soulageait rien du tout, j’ai alpagué la première sage-femme qui passait dans le couloir. Je l’ai implorée d’aller chercher l’anesthésiste dès que mon col serait assez dilaté (il faut attendre 3 à 4 cm de dilatation pour poser une péridurale d’après le corps médical, ndlr). J’ai passé la fin de mon accouchement beaucoup plus sereine et j’ai pu accueillir ma fille dans une joie que je pensais inimaginable plusieurs heures auparavant”.

Savoir que l’on peut changer d’avis, comme la moitié des Françaises qui avaient prévu de faire sans “péri” à la base, est essentiel, insiste Flavia Nasio. Cela fait partie de cette liberté de choix totale qu’elle prône, et ce jusqu’au dernier moment. Et puis, comme elle l’affirme justement, “personne ne vit la douleur de la même façon”. A celles et ceux qui trouveraient dans la décision de se passer de péridurale une opposition à la médecine moderne, elle réplique également : “Ce n’est pas parce qu’on a confiance en son corps qu’on est contre la médicalisation et le progrès. Les femmes ne sont pas inconscientes, elles ont un instinct de survie. S’il se passe quoique ce soit, on peut demander la péridurale, à n’importe quel moment. Ce qui est injuste, c’est qu’on leur mette la pression”.

La doula conclut : “Quand une femme met au monde son bébé tel qu’elle le souhaite, que ce soit avec ou sans péridurale, elle en sort puissante. Et cette puissance-là, elle reste à vie.”

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