Les débuts de la nouvelle série Netflix, La Chronique des Bridgerton nous avait enchantées. Durant les quatre premiers épisodes, le charme opère : décors de rêve du Somerset, personnages charmants, intrigue captivante, costumes d’époque. Le tout avec une touche de modernité qui laissait entrevoir un destin prometteur pour la jeune héroïne Daphne Bridgerton (Phoebe Dynevor) et le flamboyant duc d’Hastings, Simon Basset (Regé-Jean Page).

Attention, si vous n’avez pas vu l’intégralité de la saison 1 de Bridgerton, la suite de l’article contient d’importants spoilers.

La découverte de la sexualité

Le cinquième épisode amorce la deuxième partie de la saison, composée de huit épisodes. Daphne et Simon finissent par se marier. Mais, il lui a fait comprendre dans l’épisode précédent qu’ils ne pourront jamais avoir d’enfant.

Daphne l’accepte, imaginant que son futur époux est stérile. Au moment de la nuit de noces, la jeune femme découvre la sexualité, légèrement explorée et questionnée dans les premiers épisodes. S’enchaînent alors plusieurs jours de passion et de plaisir, où les jeunes mariés multiplient les rapports sexuels. Tout semble très simple, puisque les orgasmes s’enchaînent comme un collier de perles. Un détail intriguant : le duc se retire à la fin de chaque rapport.

Ces rapports confortent leur couple, mais aussi la confiance en soi de Daphne. Au moment de son mariage, la jeune femme, figure de la traditionnelle de l’aristocratie britannique, ne savait toujours pas ce qu’il se passait dans la chambre d’un couple marié, ni même comment faire les enfants.

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Un viol qui ne dit pas son nom

Une fois qu’elle apprend comment tomber enceinte, Daphne réalise que si le duc se retire, c’est donc qu’il n’est pas stérile. Reste à savoir pourquoi il ne veut pas d’enfant, ce qui devrait aller de soi à son rang aristocratique.

Puis, Daphne découvre que Simon s’est engagé à ne pas donner de descendant à son père, qui le martyrisait. Une raison qu’elle trouve égoïste. Dans l’épisode 6, le couple entreprend un rapport sexuel. S’il commence comme tous les autres, Daphne décide de prendre les devants et se met au-dessus de Simon. Au bout de quelques secondes, il lui lance : “Attendez, Daphne !” Mais l’héroïne ne bouge pas, maintenant son partenaire de tout son poids pour qu’il éjacule en elle.

Comment avez-vous pu ?

Une fois le rapport terminé, elle se dépêche de vouloir quitter la pièce. “Daphne ! Qu’avez-vous fait ?”, s’inquiète le duc. “J’espérais me tromper, mais ce n’était pas le cas”, répond-elle. Il renchérit : “Comment avez-vous pu ?” 

Furieuse, elle lui répète la question, ne comprenant pas son interrogation. Daphne estime qu’elle n’a rien fait de mal. Pis, elle pense qu’elle a fait son devoir en essayant à tout prix de tomber enceinte, et que c’est le duc, en lui mentant, et en la privant d’une descendance dont elle rêve, qui est en tort. 

Pourtant, l’acte de Daphne est très grave. Ne pas écouter le consentement de l’autre, c’est un viol. Daphne n’a pas respecté le malaise exprimé clairement par Simon.

Là, la série échoue doublement. La personne présentée en victime est Daphne, et non le duc d’Hastings, pourtant victime d’un viol conjugal. Les créateurs de Bridgerton font d’elle la perdante de la relation, parce qu’elle veut être mère. Ils font de son désir d’enfant un droit inaliénable qui supplante le consentement du duc, et renforcent au passage l’idée éculée qu’une femme ne peut être épanouie qu’à travers la maternité. 

En définitive, cette scène minimise et glamourise le viol conjugal, et n’a pas manqué de faire réagir sur les réseaux sociaux. 

Pour certains, elle était inévitable, parce qu’elle est présente dans le livre de Julia Quinn, The Duke and I. Dans l’histoire originale, Simon est même ivre et endormi. Son consentement est donc d’office impossible. Porté à l’écran, Bridgterton change cela en zone grise du viol : le rapport est consenti au moment où il débute, mais plus à la fin.

L’équipe de la série se dédouane

Cette scène est d’autant plus surprenante qu’une coordinatrice d’intimité, Lizzy Talbot, était présente sur le tournage. Selon The Hollywood Reporter, créateurs, réalisateurs, coordinatrice d’intimité et acteurs principaux ont préparé les scènes de sexe pendant des mois avant de les tourner. Toutes ont d’abord été discutées et répétées. Pour Talbot, cette scène de l’épisode 6 “amorce des conversations autour du consentement”.

Dans une interview accordée à Esquire, le producteur Chris Van Dusen s’est lui aussi expliqué : “Nous sommes un spectacle qui permet à nos personnages féminins d’être compliqués et loin d’être parfaits. Ils doivent souvent faire des choix compliqués. Dans la salle des scénaristes, nous avons longuement discuté de cette scène. Nous avons estimé que les personnages féminins de cette série  devraient être autorisés à faire exactement cela. Elle devrait être imparfaite. Elle devrait être capable de faire des choix douteux. Nous nous sommes sentis responsables de l’histoire de ‘L’éducation de Daphne Bridgerton’, et cette scène fait vraiment partie de son histoire.”

“Je pense qu’une partie de la conception de la scène était de susciter la conversation”, poursuit le showrunner. “La conversation que cette scène a soulevée autour du consentement est importante à avoir”. Véhiculer une image aseptisée du viol conjugal pour s’en dédouaner au titre de la “conversation” censée en découler, voilà qui est convenable. 

Un recul, non un progrès

Daphne, “imparfaite” parce qu’elle viole le duc ? Le mot est un euphémisme. Pour Chris Van Dusen, cette scène ne serait donc qu’une étape supplémentaire de la transformation de Daphne en “femme épanouie et forte” (sic). 

Le féminisme, ce n’est pas permettre à des personnages féminins de commettre des violences sexuelles, sous prétexte d’apprentissage, et ne leur faire souffrir aucune conséquence. Faire cela, c’est simplement calquer le schéma d’excuse et de non-condamnation appliqué d’ordinaire aux hommes, qui représentent la majorité des violeurs. Dans le cadre de la série, c’est d’autant plus destructeur que la notion de viol conjugal est encore souvent minimisée et mal comprise.

On pourrait imaginer, enfin, que l’époque où se situe l’intrigue de Bridgerton justifie cet arc narratif. Une époque où il est de son devoir de se marier jeune au prétendant le plus adéquat, et s’assurer une descendance. Ce n’est pas le cas.

Les créateurs avaient déjà décidé de ne pas garder certains éléments de cette scène problématique, ils auraient donc pu tout aussi bien décider de condamner l’acte de Daphne. C’est là leur deuxième échec. La jeune duchesse ne souffre d’aucune conséquence ni condamnation, même morale. Tout juste son époux lui en veut-il un temps, pas tant pour le geste en soi, mais pour le fait de ne pas avoir respecté son non-désir d’enfant. Il est trop facile d’être anachronique quand c’est opportun.

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