Suffit-il, pour aimer une réalisatrice, de savoir qu’on a grandi avec elle ? Sophie Letourneur a 40 ans, et fait des films depuis quinze ans. Le premier que nous avions découvert en 2005 s’appelait Manue Bolonaise, un moyen métrage sur des élèves de 6e, sur la fin de l’enfance et déjà nous avions été saisi·es par le mélange d’acuité, d’humour et de tendresse avec lesquels elle filmait ces jeunes filles.

Ensuite, dans les années 2010, la réalisatrice a tourné plusieurs comédies : La vie au ranch, Le marin masqué, Les coquillettes… autant de films conçus comme des espèces de fêtes faussement improvisées, dérives joyeuses et chaotiques célébrant l’amitié, le désir, la vie en bande, une complicité enjouée et bordélique entre filles.

Ne pas jouer aux adultes

Et on se dit qu’elle est peut-être la première de sa génération à avoir donné corps à cette belle notion de sororité. Une autre raison de l’aimer. “Les choses existent à partir du moment où elles sont partagées”, nous confie-t-elle nonchalamment au téléphone.

Je n’aime pas le pouvoir, je n’aime pas avoir de grandes équipes.

Il n’y a aucun esprit sérieux dans sa voix. D’ailleurs elle dit détester “jouer aux adultes”. Cela ne relève ni de l’inaptitude ni du caprice, mais d’une éthique, dirait-on, étendue à l’univers entier de ses films. Et à sa pratique du cinéma. “Je n’aime pas le pouvoir, je n’aime pas avoir de grandes équipes. C’est dans un esprit d’artisanat et de bricolage seulement que je peux concevoir mon travail.”

Letourneur est une archiviste. Elle “collecte” des documents, les “dissèque”, les colle les uns aux autres comme des “petites briques”. À la fin, cela forme le socle documentaire d’un film.

“La fiction et les personnages sont à mes yeux moins importants que l’idée de relecture. Cette idée qu’on peut revivre les évènements pour les mettre à distance, comprendre ce qui a pu être heureux ou douloureux.”

Ranimer ses souvenirs de femme enceinte

Énorme relève du même modus operandi : ranimer ses souvenirs de femme enceinte pour nourrir une comédie burlesque et décalée. “J’ai connu deux grossesses. La première, j’étais très jeune. J’ai pris du poids, 20 kg, je ne faisais que bouffer : je souffrais de voir la transformation de mon corps et d’être coupée de mon mode de vie normal. Rétrospectivement, je réalise qu’après la naissance de l’enfant, la joie efface tout et on garde beaucoup de choses en nous. Ce film m’a aidée à comprendre ce qu’il y avait de violent à être niée dans son statut de femme et d’artiste pour devenir une matrice.”

Ce film m’a aidée à comprendre ce qu’il y avait de violent à être niée dans son statut de femme et d’artiste pour devenir une matrice.

Qu’on se rassure, Énorme est un film absolument drôle, parfois lunaire, sur un couple dépassé par l’annonce de l’arrivée d’un bébé – Marina Fois et Jonathan Cohen, complices et hilarants. Une comédie ultra-singulière, à l’opposé d’une farce mainstream qui aurait évacué toute mélancolie sur le sujet. Cela explique aussi notre affection pour celle qui dit rechercher à tout prix la légèreté. Et parvient à l’insuffler, assurément.

(*) Énorme, avec Marina Foïs et Jonathan Cohen. En salle le 2 septembre.

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