Écoutez cette pièce de John Williams, plage 2 du disque de Zecchini : c’est le Flying Theme du film E.T., l’extraterrestre de Steven Spielberg. On s’envole littéralement avec les personnages. L’entrain est fort, l’emphase enveloppante. Et pourtant, la pièce n’a rien de symphonique, c’est juste du piano. Mais quelle richesse de sons ! Vous serez étonné d’apprendre que tout est joué d’une seule main, la main gauche.

Maxime Zecchini poursuit avec le 9e volume sorti depuis peu, son Anthologie d’œuvres pour la main gauche (Ad Vitam Records) projet ambitieux et véritable gageure, lancé en 2012. Le dernier né s’appelle 7e Art, consacré aux musiques de film. Nous avons interviewé par téléphone le pianiste qui nous en explique la démarche par le menu.

Franceinfo Culture : Comment est né ce projet d’anthologie des œuvres pour la main gauche ?
Maxime Zecchini : C’est le Concerto pour la main gauche de Ravel, que j’ai travaillé quand j’étais étudiant, qui a éveillé ma curiosité. J’ai voulu savoir quel était cet univers et j’ai découvert qu’il existait plus de 600 pièces pour la main gauche et qu’elles avaient été très peu jouées et enregistrées.

Reprenons le principe : vous jouez uniquement de la main gauche, tout en donnant l’illusion que vos deux mains sont sur le clavier…
C’est ce que je dis en concert au public : si vous fermez les yeux, vous aurez l’impression que les deux mains jouent. Ce répertoire, c’est un peu de la magie, de l’illusion, c’est ce que je trouve très beau, très poétique.

L’illusion, c’est ce qui vous a poussé ?
Ce qui m’a poussé, c’est l’originalité de ce projet un peu fou d’une grande anthologie, son côté unique. Et puis j’ai trouvé intéressant de faire découvrir aux spectateurs et aux auditeurs cette nouvelle manière, différente, de jouer du piano.

Parlez-nous de ce répertoire : pourquoi des compositeurs ont-ils écrit autant de pièces uniquement pour la main gauche ?
Ça a commencé au 19e siècle, dans les salons romantiques. Les pianistes voulaient impressionner leur auditoire avec des morceaux très virtuoses ou des transcriptions d’œuvres célèbres, pour montrer qu’avec seulement cinq doigts ils pouvaient remplacer tout un orchestre. C’est une première raison à cette grande production : le goût du challenge, du défi. Il y a une autre raison, venue avec les guerres mondiales : des pianistes célèbres ont été blessés au front, certains ne pouvaient plus jouer des deux mains, à l’instar de Paul Wittgenstein, amputé de son bras droit. Il a fallu composer pour eux. En particulier Wittgenstein, grâce à sa fortune, a commandé beaucoup d’œuvres aux grands compositeurs de son temps et ça a évidemment beaucoup enrichi le répertoire.

Vous, vous avez l’usage de vos deux mains et de plus vous êtes droitier. Que recherchez-vous dans cette démarche ?
Ce que je recherche, c’est faire sonner le piano d’une façon différente : quand vous jouez d’une seule main, vous utilisez une énergie dans le corps, une manière d’appréhender le clavier qui est différente. Il y a tout un tas de jeux, avec la pédale, avec le positionnement des bras, des jambes, avec l’utilisation de chaque doigt de la main qu’on “timbrera” différemment. Les compositeurs ont fait preuve d’un travail d’astuce et de créativité que je trouve passionnant, semblable à celui d’un chirurgien.

Vous avez consacré le tome 9 de votre anthologie au cinéma…
Oui, parce que le but de l’anthologie en dix volumes est de montrer qu’avec la main gauche on peut aborder tous les styles et toutes les formations musicales. On a fait le piano solo, les concertos avec orchestre, la musique contemporaine, la musique de chambre… Voilà, avec la musique de films, je montre que c’est sans frontière, sans limite.

Il y a des thèmes de bandes originales de films, comme par exemple le Flying Theme de E.T. de Spielberg, signé John Williams, que l’on écoute de manière vraiment différente dans votre disque.
Oui, parce que dans leur version originale ce sont des œuvres grandiloquentes, avec un très grand orchestre. Le fait d’en faire une version pour main gauche au piano, ça les rend plus intimes, plus accessibles et je trouve qu’on comprend mieux la richesse des harmonies. C’est un peu comme un chanteur de rock qui viendrait faire son répertoire en piano guitare dans une petite salle : les fans percevraient davantage l’écriture de la chanson, son architecture.

Comment choisissez-vous les pièces que vous adaptez ?
Mon choix s’est basé sur le style, la facture des œuvres des compositeurs. John Williams, Gabriel Yared, Michel Legrand sont vraiment l’exemple de compositeurs qui écrivent très harmonique, très riche, avec des accords très remplis : il y a de quoi remplir une palette sonore importante au piano main gauche. Ce que je ne retrouve pas par exemple chez Ennio Morricone, ou chez Danny Elfman par exemple, des compositeurs qui s’appuient davantage sur des jeux d’orchestration, des jeux de timbre – des instruments originaux, des timbres rares… – que sur une richesse harmonique.

En ces temps de crise sanitaire, on ne peut pas vous écouter en concert. Mais l’intérêt de la main gauche ne réside pas seulement dans l’écoute, il est aussi dans le jeu sur scène.
Dans l’anthologie on va inclure un DVD qui montrera que le piano main gauche est un répertoire qui se regarde en même temps qu’il s’écoute parce que le travail du corps est complètement différent par rapport à un pianiste qui joue à deux mains.

C’est un travail physique que l’on imagine intense…
Oui, ça demande énormément d’énergie, comme un sportif de haut niveau, parce qu’il y a beaucoup de déplacements sur le clavier entre les basses et les aigus, beaucoup de rapidité, pour donner l’illusion que les deux mains jouent. Ensuite, il y a tout un jeu avec les jambes qui servent d’appui pour ne pas tomber du fauteuil tellement les déplacements sont rapides. Il arrive pendant les concerts que je fasse la première partie pour la main gauche et la deuxième pour les deux mains. Mais depuis le temps que je joue les œuvres pour la main gauche – presque vingt ans – je ne sens plus la différence. Je n’ai plus besoin de rééquilibrer quelque chose, dans mon cerveau il s’est passé un déclic, il y a eu une musculature du côté gauche qui fait que pour moi, c’est juste jouer du piano.

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