C’est une histoire de droits des travailleurs textiles bafoués qui n’a plus rien d’étonnante, si ce n’est le fait que, pour une fois, elle ne se situe pas à l’autre bout du globe, mais Outre-Manche, en Angleterre. Depuis le 7 juillet dernier, Boohoo entreprise britannique lancée en 2006, fait l’objet de graves accusations suite à la publication d’un rapport de Labor behind the label (Le travail derrière les marques, ndlr), une plateforme qui vise à “améliorer les conditions et à autonomiser les travailleurs de l’industrie mondiale du vêtement”.

L’entreprise qui appartient au milliardaire Mahmud Kamani, et détient également boohooMan, Nasty Gal, Pretty Little Thing and MissPap, est accusé de ne pas protéger ses employés du coronavirus, participant de fait à sa propagation dans la ville anglaise, et, surtout, d’entretenir un esclavage moderne. On vous explique.

Manque d’éthique à Leicester, fleuron de l’industrie textile britannique

C’est une ville dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler auparavant. Leicester, située dans la région des Midlands de l’Est, au centre de l’Angleterre, est pourtant une localité phare de l’industrie textile britannique. Une information qui devrait faire la fierté du pays à l’heure où nombreuses sont les entreprises à délocaliser leurs usines pour réduire les coups. En 2018, déjà, la ville était le sujet d’une enquête du Financial Times concernant l’exploitation des travailleurs dont beaucoup sont originaires d’Asie du Sud.

Cette semaine, son nom est de nouveau à la une des journaux, car devenu un symbole criant du manque d’éthique au sein de l’industrie mode. “De nouvelles preuves indiquent que les conditions dans les usines de Leicester, travaillant principalement pour Boohoo, mettent les travailleurs à risque d’infection au Covid-19 et de décès”, commence le rapport de Labor behind the label.

Nous avons également entendu parler de travailleurs – positifs au Covid-19 – devant travailler tout au long de leur maladie pour honorer les commandes

En vingt pages, le compte-rendu montre comment le commerce en ligne serait lié à l’application de restrictions locales dans la ville pour lutter contre l’augmentation des cas de coronavirus, à cause des conditions de travail dans ses usines qui approvisionnent les marques de fast-fashion. “Au 22 avril, avant même la levée du confinement, les usines fonctionnaient à 100 %”, explique le rapport.

Ajoutant plus loin : “Il est inconcevable que de telles usines puissent fonctionner à pleine capacité tout en garantissant une distanciation sociale et des mesures de protection Covid-19 adéquates. Nous avons également entendu parler de travailleurs – positifs au Covid-19 – devant travailler tout au long de leur maladie pour honorer les commandes.”

Selon les chiffres publiés par l’entreprise, entre mars et mai les ventes de Boohoo ont augmenté de 45 % comparé à l’année précédente passant ainsi de 367,8 millions de livres à 462 millions. Cependant, certains salaires perçus par les employés de ces usines seraient aussi bas que 3 £ de l’heure soit 3,34 €, alors que le minimum requis en Grande-Bretagne pour les plus de 25 ans est 8,72 £ soit 9,72 €.

Boohoo, sommé de prendre la mode au sérieux

Depuis la parution de l’enquête du The Sunday Times suivie d’articles publiés par The Guardian, des plateformes telles que Next ou encore ASOS ont retiré de leur site tous les produits Boohoo, et Amazon a annoncé vouloir le faire également. Des initiatives qui ont probablement encouragé le groupe à prendre la décision de mener sa propre enquête interne sur sa chaîne de production au Royaume-Uni.

“En tant que conseil d’administration, nous sommes choqués et consternés par les récentes allégations qui ont été faites et nous nous engageons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour rebâtir la réputation de l’industrie textile à Leicester. Nous voulons nous assurer que les actions de quelques-uns ne continuent pas à miner l’excellent travail de nombreux fournisseurs de la région, qui parviennent à fournir de bons emplois et de bonnes conditions de travail”, expliquait un communiqué publié le 8 juillet dernier.

On y apprend notamment qu’un rapport sur le résultat de cette enquête sera rendu publique en septembre au moment où le groupe publie ses résultats mi-annuels, et que des mises à jour seront effectuées courant Janvier 2021.

Ces travailleurs sont vulnérables aux abus en raison de leur statut d’immigration, de leurs compétences linguistiques, de leur intégration dans la communauté et des mécanismes de soutien tels que l’adhésion à un syndicat

De son côté, The National Crime Agency qui lutte contre le crime organisé au Royaume-Uni, incluant le trafic d’armes et d’êtres humains, a lancé sa propre enquête face aux nombreuses accusations d’esclavage moderne à l’encontre de ces usines. Dans un paragraphe intitulé “Des vulnérabilité liée à l’origine ethnique”, Labor behind the label rappelle que plus de 33,6 % des travailleurs à Leicester sont nés en dehors du Royaume-Uni, la plupart venant d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, mais aussi de Somalie ou d’Europe de l’Est. “Ces travailleurs sont vulnérables aux abus en raison de leur statut d’immigration, de leurs compétences linguistiques, de leur intégration dans la communauté et des mécanismes de soutien tels que l’adhésion à un syndicat” peut-on lire.

Plus loin : “Il y a également eu de nombreuses allégations de liens avec l’esclavage moderne et la traite [d’êtres humains]. L’absence de statut de résident documenté ou de droit au travail signifie que de nombreux travailleurs sont prêts à accepter de mauvaises conditions en échange d’un emploi – même sans contrat formel ou salaire minimum. Cela contribue également à une situation où les travailleurs ne peuvent pas ou ne veulent pas parler des violations des droits du travail par crainte d’être expulsés ou la cible d’une enquête qui pourrait y mener”.

L’envers peu reluisant de l’ultra-fast fashion

À l’instar de Fashion Nova, Boohoo fait partie d’une nouvelle lame de fond mode qu’on nomme “l’ultra-fast fashion”. Soit des marques qui lancent et vendent les dernières tendances auprès de la Gen Z à des prix plus que compétitifs, soutenues par des influenceurs ou des émissions de télé-réalité telles que Love Island. Contrairement à de grandes enseignes aujourd’hui établies comme H&M, Zara ou Mango, les marques d’ultra-fashion préfèrent se concentrer sur la vente en ligne et possèdent peu voire pas de boutiques de vente en propre.

Mais ce qui permet de vendre des robes d’été à 14 € ou des maillots de bain à 4€95 ne devrait surprendre personne. Et l’on aurait tort de croire qu’une fabrication locale, en Angleterre pour Boohoo ou à Los Angeles pour Fashion Nova, signifie un meilleur traitement de la main d’œuvre ouvrière.

Alors que la jeunesse est médiatiquement présentée comme plus engagée et sensible aux questions d’éthique et de transparence au sein des marques, le succès de cette ultra-fashion interroge notre réelle compréhension des enjeux éthiques dans la mode.

Le mois dernier, le conseil d’administration de Boohoo a approuvé une motion qui permettrait à la famille Kamani de se voir verser 150 millions de livres sterling si elle parvenait à augmenter de deux tiers la valeur de Boohoo en trois ans. Mais comment atteindre cet objectif sans enfreindre les droits humains ? Une question à laquelle l’industrie ne semble toujours pas avoir trouvé de réponse.

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