La reporter, scénariste et autrice Dalila Kerchouche livre une enquête sur les Sexploratrices(1) : “des femmes qui ont décidé de ne plus subir leur sexualité, mais d’en jouir. Elles défient les conditionnements qui ont verrouillé leur libido pendant des années. Elles bravent l’ordre social tacite qui les a privées de la puissance intime de leur sexe”. 

Vous écrivez avoir connu l’orgasme pour la première fois de votre vie à 43 ans.

Dalila Kerchouche : “Je ne pouvais pas écrire un livre sur a sexualité sans parler de mon expérience. J’ai accédé à la jouissance tardivement. Ça a été un tel bouleversement. J’ai été amputée, jusqu’à 43 ans, de ma sensualité, d’une partie de ma féminité et de ma capacité à ressentir du plaisir. J’ai fait ma révolution sexuelle.

Vous parlez “d’arbre gynécologique” : toutes vos ancêtres étaient violées lors de leur nuit de noces. On porterait en nous les violences de celles qui nous ont précédées ?

Oui, de manière inconsciente. On reçoit en héritage toute la sexualité féminine qui s’inscrit dans notre vagin, nos fibres, nos cellules. Plusieurs sexploratrices portaient, elles aussi, ce fardeau d’une sexualité traumatisée, elles ont fait un travail de résilience sexuelle.

Vous dites quelque chose de très juste : notre mère ne nous dit jamais : “Tu auras du plaisir en tant que femme”.

Dora Moutot, 30 ans – qui a créé le compte Instagram T’as joui ? – regrette que sa génération n’ait jamais entendu ces mots-là. Entre les mères qui ont fait leur révolution sexuelle dans les années 70 et les jeunes femmes aujourd’hui, il y a eu rupture dans la transmission. Il faut redécouvrir des auteures majeures comme Gloria Steinem, pour qui il faut débusquer les ressorts du patriarcat à l’intérieur du corps des femmes. Elle a tout dit.

Les sexploratrices empruntent plusieurs chemins, du BDSM (bondage, discipline, sado-masochisme) au polyamour. Ne risque-t-on pas de construire d’autres normes en voulant s’affranchir ?

J’étais assez troublée par la sexploratrice Sofia, qui témoigne dans mon livre. Pour se libérer, elle a commencé par avoir un maître en BDSM. Elle a eu besoin de cet homme, ça aurait pu être une femme, pour la contraindre à se libérer. Mais elle n’y est pas restée. La sexploration n’est pas linéaire, elle est initiatique. Ça passe par des zones sombres et d’autres plus lumineuses. Ne pas parler de ces zones d’ombres aurait édulcoré les sexualités féminines.

Avec #MeToo, la sexualité des femmes évolue-t-elle ?

Oui. Une prise de conscience est en train de s’opérer. Avec #MeToo, les femmes ont affirmé ce qu’elles ne voulaient plus, maintenant elles se demandent quelle sexualité elles désirent. Natalie Portman a appelé les femmes à faire la révolution du désir. Une révolution à la fois intime, collective et politique.

Vous parlez d’empowerment et d’autonomie. Peut-on être une femme libre si l’on est sexuellement corsetée ?

Non, on est minorée dans son énergie vitale. Coupée de son corps, de son charisme, de son potentiel de plaisir. Danièle Flaumenbaum, gynécologue, dit : “Je fais l’amour, ça me rend plus intelligente et j’ai les idées plus claires.” Moi, je me suis dit : “Qu’est-ce que je fais de ce qu’on a fait de moi sexuellement ? » Contrairement aux femmes de ma lignée, j’ai le pouvoir de me dresser. J’ai écrit ce livre pour dire stop. Comme Adèle Haenel qui s’est dressée et a gueulé “la honte”. En France, 86 % des femmes ont, au moins une fois dans leur vie, été victimes d’atteintes sexuelles dans la rue. Sortons de la honte ! La seule manière est de reprendre le pouvoir sur notre corps et notre sexualité, de nous soigner, de nous exprimer et de nous dresser. Il faut faire le lien entre sexualité, jouissance et empowerment.”

1. Sexploratrices à la conquête du plaisir (Ed. Flammarion). 2. Auteure de Femme désirée, femme désirante, éd. Payot.

Interview publiée initialement dans le magazine Marie Claire n°813, mai 2020

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