• Fin septembre et mi-ocotobre sont sortis les livres d’Eric Brion, Balance Ton Père (JC Lattès), et de David Doucet, La Haine en ligne (Albin Michel).
  • Le premier raconte ce qu’il a vécu après les accusations de Sandra Muller, qui a lancé le mouvement #BalanceTonPorc. Le deuxième est une enquête journalistique sur le cyberharcèlement sur les réseaux sociaux.
  • Qu’en pensent les féministes, qui ont contribué à faire tomber ces deux auteurs de leur piédestal ? 20 Minutes a sondé une quarantaine de personnalités et six associations.

Ce sont deux livres très différents mais aux thèmes très proches : Balance Ton Père (JC Lattès) d’Eric Brion, récit de la chute qui accompagna les accusations de harcèlement de la créatrice de #BalanceTonPorc et La Haine en ligne (Albin Michel), de David Doucet, une enquête sur les cas de personnes « annulées » sur les réseaux sociaux et autres « lynchages » en ligne, comme les appelle l’auteur. [voir notre article sur le sujet :  
Deux livres en lutte contre la culture de l’annulation]. 

Les deux auteurs ont été vivement attaqués par le mouvement féministe pour avoir, pour l’un, usé de propos sexistes qu’il a reconnus, et pour l’autre infligé des souffrances à une jeune youtubeuse via un canular, et participé à un groupe Facebook auquel on reprochait à certains de ses membres du cyberharcèlement. Deux livres dont 20 Minutes a cherché à savoir ce que les féministes en pensaient.

Sur une quarantaine de personnalités féministes contactées, seule une avait déjà lu les deux livres, une autre celui de David Doucet seulement. Sur six associations féministes contactées, cinq n’avaient aucun membre qui avait lu l’un de ces livres à la date où nous les avons contactées.

« Privilégier les écrits de femmes »

Outre l’argument du manque de temps, de nombreuses militantes revendiquent ce choix, présenté comme un boycott. « Je n’accorde plus d’importance à la parole des hommes », nous dit l’une. « Je n’ai pas du tout envie de m’imposer ça », nous dit une autre. « J’assume de privilégier la parole et les écrits des femmes. Le comportement et le discours de ces hommes depuis leur mise en cause par des femmes qu’ils n’ont pas traitées comme des égales attestent amplement du degré zéro de leur prise de conscience des violences symboliques (quand elles ne sont pas physiques) qui entravent l’ascension socioprofessionnelle des femmes », explique Sylvia Duverger, qui a animé le blog Féministes en tous genres de 2011 à 2019.

« Je compte lire Le Génie Lesbien dès que j’aurai mis la main dessus, mais en attendant, j’ai commencé à appliquer ce que j’ai pu en apprendre en lisant des extraits partagés par d’autres féministes : lire des femmes », juge aussi Clémence Bodoc, rédactrice en chef des
podcasts Tuto Conquerir Le Monde et ancienne rédactrice en chef du média féministe MadmoiZelle.

Pourtant, Alice Coffin, autrice du Génie Lesbien, nous explique : « Je pense que c’est important de les lire, ça fait partie du job féministe. »

Une souffrance typiquement féministe

Ces deux livres relatent en effet des souffrances typiques de notre époque et dont souffrent de nombreuses femmes et féministes : le cyberharcèlement. Il touche par exemple deux tiers des femmes journalistes dans le monde, selon l’International Women’s Media Foundation, et les femmes en sont les victimes principales, selon ce rapport d’Amnesty international.

La porte-parole d’Osez le féminisme explique, elle, avoir refermé  le livre d’Eric Brion après l’avoir feuilleté quelques secondes. Elle se dit aussi en « colère » en raison d’un « double standard révoltant » entre femmes victimes de violences peu écoutées et cet auteur qu’on invite sur les plateaux télévisés.

Plus ferme encore est la vision de Zoé, la militante d’Osez le féminisme en service civique dans l’association qui s’est astreinte à lire le livre : « Eric Brion se fait passer pour la victime de cette histoire. Il dénigre complètement la lutte féministe. »

Conversions

Pourtant ces deux livres témoignent d’une conversion de leurs auteurs aux idées chères aux féministes, et plus généralement, d’une plus grande attention pour autrui. Alors que David Doucet était accusé d’être dans le camp des cyberharceleurs, le voilà engagé du côté de celles et ceux qui luttent contre ce fléau (il était déjà féministe, affirme-t-il). Eric Brion lui aussi raconte sa conversion, opérée dans la douleur et grâce aux conversations que cette épreuve a déclenchées avec sa fille.

« Je ne sous-estime pas la libération de la parole dont ce tweet a été le moteur, écrit l’ex-patron d’Equidia. Et, pour surprenant que cela puisse paraître, j’y suis même favorable. A deux réserves près. Tout d’abord que la dénonciation en question corresponde à des faits réels, graves et sanctionnables, car le contraire ouvre la porte à tout et n’importe quoi. Ensuite, les règles de l’Etat de droit et de la justice (…) me paraissent toujours le meilleur moyen de résoudre ce genre de conflit, aujourd’hui plus que jamais », lâche-t-il. « Je suis un pro #MeToo sans aucune hésitation. Je me sens féministe et je refuse que l’on me dénie ce droit. » Comme David Doucet, Eric Brion refuse d’être classé dans le camp des antiféministes, et de se muer en porte-drapeau des idées masculinistes.

« On oublie qu’il y a des individus »

« J’ai été choquée de la réaction de certaines féministes, par cette volonté de lui supprimer le droit de répondre », explique Laure Daussy, journaliste féministe à Charlie Hebdo, autrice d’une enquête sur la cancel culture, anciennement active à Osez le féminisme et Prenons la une, après avoir lu le livre d’Eric Brion. « Il y a une disproportion totale entre ce qu’Eric Brion a dit et ce qu’il a subi. En tant que féministe on devrait être du côté du juste, et là, est-ce juste de perdre autant après des propos déplacés ? Dans l’expression “dommage collatéral” on oublie qu’il y a des individus. »

« Il faut pouvoir critiquer #BalanceTonPorc au nom d’un féminisme plus juste. On a plus parlé des propos de Brion que de certaines agressions sexuelles ou viols. Je pense qu’il faut garder une hiérarchisation. Peut-être devrions-nous réfléchir en tant que féministes aux limites à ne pas franchir pour éviter de tomber dans la vindicte populaire ».

Une « mort sociale » ?

Gaëlle, fraîchement diplômée de Sciences Po, et qui se dit résolument féministe, a répondu à notre appel à témoignages. Elle était stagiaire aux Inrocks et David Doucet était son maître de stage : « Je pense que le livre n’est pas du tout incompatible avec le féminisme. C’est très important, en tant que féministe, d’être au courant des ravages que peuvent causer les lynchages en ligne. Et pour appliquer un principe de précaution, sans foncer tête baissée pour dénoncer un potentiel harceleur ou violeur. »

Porte-parole de Prenons la une, une association qui s’est beaucoup impliquée au moment où a éclaté l’affaire de la Ligue du Lol, la journaliste Léa Broquerie reconnaît que le livre de David Doucet est une « vraie enquête », mais critique le terme de « mort sociale », accolé au sous-titre de l’ouvrage de l’ex rédacteur en chef des Inrocks et qu’emploie également Eric Brion. « Oui ils ont été licenciés, et il y a eu un effacement professionnel et privé, mais il fut court, et aujourd’hui au moment où ils sortent un livre les grands médias leur ouvrent la porte », ajoute-t-elle. Léa Broquerie rappelle qu’à l’époque, Prenons la une n’avait pas appelé au licenciement de David Doucet ni d’aucun des membres de la Ligue du Lol et regrette qu’il n’y ait eu aucune enquête interne avant son éviction.

Une optique de concorde

« J’ai lu ces livres, indépendamment du dégoût que j’éprouve envers des propos ou des actes préjudiciables moralement envers des femmes, mais dans une optique de concorde civile et selon la maxime kantienne “savoir se mettre à la place de tout autre” », explique Clara-Doïna Schmelck, journaliste féministe et philosophe des médias, qui nous a contactés parce qu’elle avait lu les deux livres. « La démarche d’écriture d’Éric Brion peut se comprendre non comme un “backlash” (retour de bâton) mais comme un texte expliquant qu’il convient de ne plus l’ostraciser. »

Clara-Doïna Schmelck estime également que le livre de David Doucet peut avoir une vertu pour la lutte féministe : « L’ouvrage nous pousse à nous poser des questions et à ne pas accepter certaines injustices sous prétexte que l’on met fin à d’autres. Ces ouvrages à mes yeux ne sont pas des dangers pour le féminisme ; ils n’annoncent pas des régressions à cet égard ni des velléités de revenir au silence pétrifié de trop nombreuses d’entre nous. »

20 secondes de contexte

L’autrice de ces lignes était porte-parole de Prenons la une en février 2019, quand éclata la polémique autour de la Ligue du lol. Elle n’est plus membre de cette association.

Source: Lire L’Article Complet