Les Philippines, à majorité catholique, sont le seul pays au monde, avec le Vatican, qui interdit le divorce. Impossible pour une femme de se défaire d’un mari violent ou infidèle. Seule exception, prouver sa défaillance mentale, procédure réservée aux plus riches.

«Mon seul souhait avant de mourir, c’est de pouvoir être séparé de lui.» À 50 ans, Hazel a passé la moitié de sa vie mariée. «Vingt-cinq ans de sacrifices», confie-t-elle avec un sourire triste. Petite et fluette, cette mère de famille, qui habite un quartier populaire de Manille, raconte son histoire avec dignité, sans esquisser la moindre plainte. Hazel rencontre son futur mari sur les bancs de l’université, où ils étudient tous les deux la comptabilité. Rapidement, elle tombe enceinte. Elle refuse de se marier, mais les pressions fusent de toutes parts, y compris de son employeur, alors qu’elle effectue son apprentissage : «Quand il s’est rendu compte que j’étais enceinte, mon patron m’a convoquée et m’a dit que je n’avais pas le choix, que je ne pouvais pas vivre dans le péché. J’étais jeune, et j’avais peur de perdre mon emploi. Alors je l’ai fait.» Hazel sait qu’elle ne pourra plus jamais faire marche arrière.

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Le poids de la religion

Aux Philippines, où 80 % des quelque 100 millions d’habitants sont catholiques – ce qui en fait le troisième pays le plus catholique au monde -, la religion occupe une place considérable. Église et État sont officiellement séparés, mais dans les faits la frontière entre les deux est extrêmement ténue. Le divorce n’étant pas reconnu par l’Église catholique, il est tout simplement absent de la législation du pays. Hazel en a fait la douloureuse expérience. Deux ans après leur union, son mari commence à sortir le soir et à boire. L’engrenage s’enclenche. S’en suivent deux décennies de violences physiques et psychologiques, d’infidélité. Les cinq enfants subissent aussi les poings du père. «L’une de nos filles adolescentes, atteinte d’autisme, est elle-même devenue incontrôlable à force d’être violentée. Je suis obligée de la garder enfermée dans une pièce pour protéger mes autres enfants.» Partir ? Hazel en cultive chaque jour l’espoir, mais cette femme au foyer n’en a pas les moyens. Son mari ne lui donnerait pas un centime si elle s’enfuyait. En racontant son histoire, Hazel s’étonne de l’intérêt qu’on y porte : «C’est si banal», regrette-t-elle.

L’espoir de la loi

C’est pour offrir une échappatoire à ces femmes que des projets de loi visant à légaliser le divorce ont été présentés régulièrement ces dernières années devant le Congrès. La sénatrice Risa Hontiveros, engagée dans la défense des droits des femmes, a ainsi tenté de convaincre ses pairs à plusieurs reprises. D’après un sondage réalisé en 2017 par la Philippine Statistics Authority, une femme sur quatre a déjà subi des violences physiques, psychologiques ou sexuelles de la part de son conjoint. «Ces situations affectent la famille entière, y compris les enfants, qui construisent leurs relations futures sur ce modèle», souligne la politicienne. Si, pour la première fois dans l’histoire du pays, une loi allant dans ce sens a obtenu la majorité à la Chambre des représentants en 2018, elle s’est heurtée au refus des sénateurs. Même processus en 2019. «Conservatisme et patriarcat alimentent l’opposition à la loi», dénonce la sénatrice. Pour la sociologue Mary Racelis, chercheure à l’université Ateneo de Manille, «encore aujourd’hui, culturellement, l’homme peut faire ce qu’il veut, avoir une maîtresse notamment. La femme, elle, doit maintenir la famille unie. Si elle souffre, c’est de sa faute».

Le combat de l’Église

En coulisses, l’opposition à la légalisation du divorce est alimentée par les membres les plus réfractaires de l’Église. «L’Église catholique est toujours très puissante, y compris sur le plan politique. Elle était très active lors des commissions parlementaires», pointe Risa Hontiveros. Un combat que justifie ouvertement le père Jerome Secillano, représentant de la Conférence des évêques catholiques des Philippines : «Dans la Bible, il est écrit que le mariage est pour la vie. Si l’État venait à légaliser le divorce, il ne protégerait plus ni les individus ni l’institution du mariage. Cela détruirait les familles et ferait souffrir les enfants. Nous devons continuer à nous battre auprès des institutions, dans les médias et sur les réseaux sociaux, pour faire entendre notre voix.» Que faire face à un conjoint violent, infidèle ou qui aurait plié bagage ? «Il existe toujours des moyens de reconstruire un mariage. Et si ces moyens ne suffisent pas, les couples disposent déjà de recours juridiques pour se séparer. Alors pourquoi ajouter une nouvelle loi ? L’État devrait plutôt renforcer les lois préexistantes», défend Jerome Secillano.

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Séparés, mais toujours mariés

Il existe en effet deux procédures permettant aux couples philippins de se séparer : la séparation légale, qui passe par une séparation physique des personnes et des biens, mais où le couple reste marié et ne peut donc pas se remarier ; et l’annulation pure et simple du mariage. Dans ce cas, il s’agit de prouver devant un juge que le mariage n’a jamais été valide. Violence, infidélité ou simple mésentente ne sont pas considérées comme des arguments recevables. La seule cause valable (en dehors des vices de procédure) est l’incapacité psychologique de l’un des conjoints. Les couples qui souhaitent retrouver leur liberté doivent alors se livrer un combat sans vergogne pour prouver la défaillance mentale de l’autre. En résultent des batailles longues et éprouvantes, sans garantie de résultat puisque la décision finale appartient au seul juge. Sans compter leur coût exorbitant, entre 3500 et 5000 euros, dans un pays où le salaire moyen s’élève à 260 euros par mois. Une voie de sortie accessible uniquement aux familles les plus riches et les mieux connectées.

Offrir la possibilité à toutes les familles de tourner la page est l’un des arguments employés par Risa Hontiveros pour justifier la nécessité de sa proposition de loi : «Cette loi simplifierait et rendrait le processus bien moins coûteux, en particulier pour les Philippins issus des classes moyenne et défavorisée. Elle permettrait également aux couples de se remarier. Car les gens ont le droit à une seconde chance.»

Refaire sa vie

Refaire sa vie, Tzarena n’y songe même pas, tant les obstacles sont nombreux. À 32 ans, séparée depuis cinq ans, elle évoque avec encore beaucoup d’émotion les souffrances engendrées par un mari sexuellement agressif. Pour elle, le plus dur est de devoir continuer à porter son nom. «Mari ? Ex ? Je ne sais même pas comment l’appeler, admet-elle, désemparée. À chaque fois que je vois mon nom écrit quelque part, je me sens prisonnière.» La jeune femme n’a eu aucune autre relation depuis sa séparation. «Je ne peux pas envisager de fréquenter quelqu’un, parce que je suis toujours mariée. Cette autre personne serait considérée légalement comme un amant. S’il l’apprenait, mon ex-conjoint pourrait me poursuivre en justice.» Sans annulation de mariage, Tzarena et son mari seront liés «jusqu’à ce que la mort les sépare». Et si un enfant naissait d’une autre relation, le mari de Tzarena en serait légalement le père.

En faisant des recherches sur la procédure d’annulation, la jeune femme a découvert qu’il existait des moyens illégaux, engageant de généreux dessous de table, pour faciliter le processus et en garantir le résultat. Un véritable business de fausses déclarations d’annulation de mariage et de certificats de décès est né du désespoir des familles. «J’ai été tellement déçue quand j’ai appris que la proposition de loi sur le divorce avait été à nouveau rejetée. J’espère que mon témoignage contribuera à changer cela.» En attendant, Tzarena envisage comme ultime recours de déménager à l’étranger, afin d’obtenir la nationalité du pays d’accueil et de pouvoir y entamer une procédure de divorce. Seulement, alors, sera-t-elle officiellement reconnue divorcée aux Philippines.

Un si long chemin…

Si la légalisation du divorce n’a pas reçu l’approbation des sénateurs, elle serait pourtant plébiscitée par une majorité de la population. «D’après un sondage réalisé en 2017 par Social Weather Stations, le principal institut de sondage aux Philippines, 53 % des Philippins sont pour la légalisation du divorce», soutient Mary Racelis. Une opinion favorable qui a augmenté de dix points en dix ans, relayée par les nombreux groupes pro-divorce apparus ces dernières années sur les réseaux sociaux. «Les temps changent. La famille prend aujourd’hui de nouvelles formes. Seuls 50 % des couples philippins sont mariés. Étonnamment, ce sont ceux qui ne sont pas mariés qui sont les plus favorables à la légalisation du divorce», remarque-t-elle. L’impossibilité de divorcer ne serait-elle finalement pas un frein au mariage même ? «L’important est de laisser aux gens la possibilité de se remarier. Et de se marier tout court, insiste-t-elle. Par ailleurs, on peut être catholique et favorable à la légalisation du divorce, comme l’ont montré les autres pays catholiques dans le monde.»

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Des obstacles en vue

La conception traditionnelle de la famille, entité indissoluble, reste néanmoins fortement ancrée dans la société philippine. Il est non seulement impossible de divorcer, mais le mariage entre personnes de même sexe et l’IVG sont également interdits. Maryann a 20 ans quand elle tombe enceinte à la suite d’un viol. Son père l’oblige à épouser son agresseur. Elle passera sa vie à ses côtés, jusqu’à la mort de celui-ci, il y a quelques années. Si elle se dit favorable à une loi autorisant le divorce, elle avoue qu’elle ne se serait jamais séparée de son mari : «Ça aurait ruiné la réputation de ma famille et de mes enfants, les gens se seraient moqués d’eux.» Cela aurait été également contre ses principes religieux. «”Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas”, souligne-t-elle en citant l’Évangile. J’ai dû supporter chaque jour la douleur, c’était ma destinée.»

S’appuyant notamment sur la jeune génération, la sénatrice Risa Hontiveros poursuit son combat. Elle travaille à réunir suffisamment de signatures pour présenter à nouveau son projet de loi devant le Congrès, en espérant que la position des sénateurs évoluera. Même avec leur appui, il lui faudra encore obtenir la signature finale du président. Or, bien qu’il ait lui-même obtenu l’annulation de son mariage en 2000, Rodrigo Duterte a déjà formulé son opposition à un tel projet de loi. Il doit quitter ses fonctions en mai 2022, comme le veut la Constitution après un mandat de six ans… Mais il a déjà annoncé son désir de se présenter comme vice-président.

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