Une jeune fille sur deux ne se sent pas à l’aise avec son corps selon une étude* menée dans quatorze pays, ce qui nuit gravement à leur estime d’elles-mêmes, voire à leur santé quand l’obsession de la minceur conduit aux troubles du comportement alimentaire. Ce n’est pas un scoop : même si notre époque est propice à une meilleure acceptation de soi grâce aux réseaux sociaux, qui ont fait émerger une diversité de corps, de beautés et d’identités, les femmes n’ont jamais cessé d’entretenir un rapport conflictuel et passionnel avec lui, comme le suggèrent les témoignages des six personnalités qui ont accepté de nous raconter leur histoire.

(*) Rapport Dove Global Girls Beauté et Confiance (2017)

Leslie Barbara Butch, artiste et DJ* : "Le naturisme m’a libérée"

“Je n’étais pas une enfant grosse. À 16 ans, mon corps s’est transformé. Et dès qu’on commence à grossir, on se permet de vous dire ce qu’il faut manger, comment rencontrer quelqu’un, car dans l’imaginaire, les grosses personnes ne connaissent jamais l’amour. Ce sont les autres, par leur regard et leurs remarques, qui m’ont fait me sentir grosse.

Toutes les femmes de ma famille, au régime en permanence, me disaient : “On ne comprend pas comment tu ne te vois pas comme on te voit !” On ne sera jamais dans la norme, je m’en suis rendu compte quand je n’ai plus trouvé de fringues à ma taille et que les accoudoirs des chaises en terrasse me blessaient. Je me suis détachée de tout ça quand j’ai commencé à me regarder nue.

C’est le naturisme qui m’a libérée de mes complexes. Je le suis devenue par hasard, en 2015, quand on m’a bookée pour un Dj set sur l’île du Levant. Je ne m’étais pas renseignée ! J’ai d’abord eu très peur de devoir mixer nue, mais j’ai fini par enlever ma petite robe et j’ai passé mes vacances à poil. Voir les autres nus m’a rassurée sur la différence des corps, et eux n’en avaient rien à faire que je sois grosse, ils m’ont découverte à travers ma musique et ce que je suis.

Mon rapport au corps, à la nudité, à la pudeur a été transformé. J’ai commencé à me prendre en photo dénudée et à poster les images sur Insta, ça m’a libérée d’un poids. (Rires.) J’ai la chance de travailler dans le monde de la nuit peuplé de créatures et dans la communauté LGBT où on est libre d’être qui on a envie d’être. Avec mes grosses fesses, je passe souvent inaperçue. Mais le culte du corps existe dans tous les milieux, le milieu lesbien n’échappe pas à la grossophobie, même si ça bouge grâce aux réseaux sociaux.

À 40 ans, je réalise encore mes rêves : Jean Paul Gaultier m’a choisie comme ambassadrice de son dernier parfum. C’est fou d’être une muse.”

(*) Instagram : @barbarabutch

Sarah Ourahmoune, vice-championne olympique de boxe* : "J’ai senti mon corps devenir puissant"

 “C’est le sport et la boxe en particulier qui m’ont permis d’accepter mon corps quand j’ai compris que je pouvais le façonner, que c’était mon outil pour atteindre mes objectifs. J’ai commencé la boxe à 14 ans et la compétition à 16 ans. Le sujet du poids vient vite sur la table, on a des catégories à respecter.

La première fois que je suis montée sur la balance, je pesais 53 kg. On m’a dit : “Il va falloir que tu fasses un régime, ta catégorie c’est 51 kg.” Je partais en cours le ventre vide, je rentrais affamée, je me jetais sur des gâteaux. Quand j’ai pratiqué de façon plus intensive, avec des séances de musculation, j’ai senti mon corps devenir puissant, je le maîtrisais, je ne me disais plus : “Il faut le cacher”.

Dans mon univers sportif, il répondait aux codes, mais dès que j’en sortais, on remarquait mes gros bras musclés, j’ai arrêté de porter des débardeurs. Avant de monter sur un ring, c’est d’abord un combat contre soi-même et contre la fourchette, ça pousse à des dérives : couper l’eau, se couvrir, sauna, laxatifs…

Et le lendemain de la pesée ou de la défaite, c’est l’orgie. Je l’ai vu en équipe de France, on prend 5 kg en deux jours. Or, si on veut durer et préserver sa santé, il faut apprendre à mieux maîtriser son poids.

À l’arrêt de ma carrière, j’ai eu peur : “Mon corps va se dégrader, je ne serai plus puissante”, mais j’ai repris du plaisir en enseignant la boxe. Je suis enceinte de mon troisième enfant, j’ai bien vécu mes grossesses en continuant le sport, juste pour le plaisir. Il faut accepter ce nouveau corps, avec les traces laissées par les maternités. Le matin, je peux dire au gramme près ce que je pèse : ce sont les dérives de la boxe et de la balance, mais j’ai appris à connaître mon corps, et fini par en être fière. Il m’a permis de ressentir des émotions que je ne soupçonnais pas. Je suis bien dans ma tête et dans mon corps, épanouie.”

(*) Sarah Ourahmoune est également présidente de Boxer Inside Club, boxerinside.fr

Ovidie, journaliste et réalisatrice : "Il n’y a plus de balance chez moi"

“En 1986, quand l’aspartame a été commercialisé en France, j’en ai pris, j’avais 6 ans. J’ai toujours été au régime. J’avais un problème de dysmorphie corporelle. J’ai grandi dans un univers culturel où l’obsession était à la minceur voire à la maigreur, le rêve des petites filles était de devenir mannequin. 30 ans a été le pic.

Je courais tous les jours, si je prenais 2 kg, je travaillais chez moi pour éviter de croiser des gens. Que d’énergie gâchée. Je le raconte dans la série Libres !1, un des éléments déclencheurs de ma prise de conscience a été une cryolipolyse. Allongée, j’avais mal avec ce truc qui m’aspirait le ventre, une fois retiré, j’avais comme une escalope surgelée, je me suis dit : mais je fais quoi, là ? Je tue mes cellules ? Quel sens de claquer l’équivalent d’un Smic pour me faire congeler le ventre ? Il n’y a plus jamais eu de balance chez moi.

Puis, j’ai réalisé une série radiophonique, Vivre sans sexualité2. Avec mon coréalisateur, on s’est fixé une année d’abstinence sexuelle. Les premiers mois, j’étais attristée de ne plus être validée à travers le regard de l’autre. Mais j’ai fini par être libérée de ça, c’est ce que dit Despentes, “c’est 40 kg de contraintes qui sont tombées” quand elle a arrêté d’être hétéro. Même si plus aucun homme ne me regardait aujourd’hui, je ne suis pas sûre que ça me manquerait. Ça a été la même chose avec mon obsession du poids, je n’avais plus besoin de me faire valider.

La série radio a accéléré le processus, mais c’est le résultat de vingt-cinq ans de combat féministe. Le militantisme féministe donne l’image de quelque chose qui est dans la dénonciation, qui tourne en boucle autour de ce qui nous fait mal, mais ça peut nous faire du bien aussi.”

1. Sur arte.tv (Cultures et Pop). 2. Podcasts sur France Culture.

Marjane Satrapi, dessinatrice et réalisatrice : "J’ai investi dans mon cerveau"

“Enfant, j’ai calculé qu’en marchant dix heures par jour, en trois ans, je pourrais parcourir le tour de la Terre. J’aimais cette idée d’un corps véhicule mais, à l’adolescence, j’ai commencé à développer un très gros cul. Je portais un T-shirt super-long pour cacher mes fesses jusqu’au jour où une amie de ma mère m’a dit : “Les gens s’en foutent de ton cul ! C’est pas le centre de leur vie !

J’ai compris que c’était du narcissisme. La pub pour une marque de savons avec des femmes minces, grosses, vieilles, jeunes qui clame : “Toutes les femmes sont belles”, censée être positive, me choque. La beauté est vue comme notre première qualité. Imaginez la même affiche avec des hommes poilus ou pas, musclés ou pas, on trouverait ça pathétique, non ? Même quand on veut nous décomplexer, le message est : le désir que nous suscitons chez les autres est ce qui a de plus important dans notre existence. Pour moi, la beauté, c’est la qualité numéro 7 après l’intelligence, l’humour, la loyauté, la compassion…

Ma mère, pourtant toujours dans le contrôle de son corps, m’a dit : “La beauté passe, investis dans ton cerveau.” À 6 ans, je l’ai interprété comme : “Ma chérie, tu es trop moche, c’est perdu d’avance.” Je n’étais certes pas une petite fille adorable, j’aimais les jeux physiques, mais peu importe qui on est, notre corps, un jour, n’intéresse plus personne ; notre cerveau, lui, est un investissement durable. J’ai un rapport sain avec mon corps, je n’ai pas de pudeur, la nature me l’a donné, je le traite bien et il me le rend bien. Je parcours en moyenne 10 km par jour et je porte ce qui me va, je ne fais pas d’effort pour entrer dans certains vêtements. Des amies, des canons intergalactiques, se plaignent, genre : “J’aime pas les lobes de mes oreilles, je peux pas porter des boucles d’oreilles ! (Rires.) Eh bien portez des bagues, la vie est trop courte pour ce genre d’obsessions !”

Lili Barbery*, professeure de Kundalini yoga : "Je n’ai plus de mots haineux"

“J’ai longtemps trouvé normal de détester mon corps. Ado, je n’ai pas de problème de poids mais les régimes étant à la mode, j’en essaie, plus par jeu, et je développe des troubles du comportement alimentaire. Début 2016, je partage cette souffrance sur un blog et suis frappée par le nombre de femmes minces, voire maigres, qui ont cette haine du corps. Journaliste, je n’ai pas de solutions à offrir.

J’ai déjà exploré de nombreuses techniques : thérapies comportementales et cognitives, cohérence cardiaque, hypnose… Une amie me propose le kundalini yoga, je ne suis pas très motivée mais l’expérience se révèle géniale. Ce n’est pas un yoga pour maigrir ou se muscler, il éveille la conscience. Je prends plus soin de mon corps, je ne me demande plus si je suis “suffisamment mince pour être digne d’être aimée”. Je parviens à en aimer les parties que je trouvais les plus disgracieuses. Notre corps est incroyable, en pleine crise sanitaire, on a besoin de le célébrer tel qu’il est.

Aujourd’hui, j’entretiens avec lui une relation apaisée, loin d’être parfaite, mais quand je me regarde nue devant la glace, je n’ai plus de mots haineux. Je me dis que j’ai la chance d’être en vie, que mon corps puissant me soutient. Avec ce yoga que j’enseigne désormais, on cultive cette gratitude, et plus on entre en méditation, moins on a besoin de thérapeute, le corps nous dit tout mais encore faut-il réussir à l’écouter. Des voies de sortie existent, à chacun·e de trouver la sienne…”

(*) Auteure de La réconciliation. De la haine du corps à l’amour de soi, éd. Marabout.

Nina Bouraoui, auteure*, "J’occupe ma féminité"

“Jusqu’à mes 12 ans, j’ai eu un rapport au corps assez énigmatique, j’avais la sensation de ne pas occuper mon genre. Comme j’ai grandi à Alger, j’ai vite compris que la force était du côté des garçons, il fallait être une fille de façon cachée : se couper les cheveux, jeter les robes, vouloir se faire appeler Mohamed comme mon oncle adoré.

Ma mère le refusant, de Jasmina, je suis devenue Nina : changer de prénom, c’est changer d’identité et de destin.

L’été de mes 12 ans, une mue étrange s’est opérée. Ma mère m’a emmenée à Rome. Je me souviens des couleurs, des jardins de Tivoli, des fontaines, de la beauté des hommes et des femmes, de l’impact de tant de sensualité… Soudain, une forme de féminité, jusqu’alors clandestine, a surgi : mon visage s’est transformé, il est devenu plus féminin, mes cheveux plus longs, et depuis j’habite ce corps sans conflit.

Même aujourd’hui, à la cinquantaine, il émet d’autres signaux parfois désagréables mais j’assume et, plus j’avance en âge, plus j’occupe ma féminité. Mon corps est mon ami même si j’ai des complexes, les seules entraves sont existentielles : tomber malade, savoir qu’un jour il n’existera plus. Peut-être que si je vivais avec un homme, ce serait différent mais chez les femmes homosexuelles, il n’y a pas la ségrégation de l’âge. Leurs amours sont passionnelles mais elles ne subissent pas les diktats de la jeunesse ni de la beauté. Une femme qui vieillit m’émeut.

Et je crois à la pensée heureuse sur son corps, il faut lui parler, je le fais depuis que je suis enfant. Je l’ai beaucoup regardé, ausculté, c’était un instrument de plaisir aussi. Sans cesse exposé à la beauté de la nature algérienne, il s’insérait dans toute la poésie qui m’entourait. Tout ceci a laissé des empreintes joyeuses dans mon corps”.

(*) Satisfaction, éd. JC Lattès, à paraître le 18 août 2021

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