Partager nos ressentis devrait être simple… Or, rien n’est plus complexe qu’une émotion, au point que les mots pour la dire nous manquent parfois. Comment y voir plus clair ?

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Longtemps mal vue, l’expression de nos émotions est désormais valorisée, parfois au détriment de nos pensées. Les premières seraient authentiques et diraient la vérité, les autres le résultat d’une construction pour s’arranger avec la réalité. Or, nous rappelle le psychanalyste Jean-Pierre Winter, auteur de L’Avenir du père, (éditions Albin Michel), elles sont intimement liées, toute émotion étant le fruit d’une pensée, même très fugitive. Si cette pensée est gênante, elle est refoulée, et l’émotion, orpheline de sa source, peut se manifester à contretemps, sans que l’on comprenne pourquoi nous sommes si bouleversés, parfois pour des broutilles. En outre, rien n’est plus mimétique que les émotions. D’où ce sentiment d’envahissement et de confusion si typique… A travers des témoignages, tentons de comprendre ce qui se joue dans le tourbillon émotionnel.

Je n’ai pas appris à analyser mes ressentis”

Mylène, 42 ans, commerciale

“Je suis souvent en proie aux débordements émotionnels. C’est compliqué dans mes relations, même amoureuses et professionnelles. J’explose, je pleure. Je ne sais pas élaborer et je me sens incomprise. Dès qu’il s’agit d’expliquer ce que je ressens, tout est confus, j’ai l’impression d’être évaluée sur ma légitimité. Mes parents se sont quittés quand j’étais toute petite. Ma mère en a été très meurtrie. Cela l’a rendue méfiante et assez sauvage. Elle nous a élevés avec peu des mots et s’est toujours méfiée de ceux qui analysent tout. Elle n’était pas dans la nuance mais elle était courageuse. Peut-être ai-je absorbé sa peine et ses angoisses. Comme elle, je fusionne avec les événements. Je n’ai pas de distance, pas de réponses. Peut-être que ces émotions qui me dépassent aujourd’hui, ne sont-elles pas tout à fait les miennes, à l’origine? “

“Les émotions sont un mystère insoluble”

Mathieu, 55 ans, pianiste

“Les émotions et moi, ça fait deux. Seules la musique et la nature me bouleversent et me renseignent sur l’étendue de mes émotions. Les relations humaines me laissent froid. J’ai peur qu’elles m’engagent. Ce gel émotionnel en présence des autres est un mystère. Je pense qu’il date de mon enfance. Mon père, que je vénérais, était un pur taiseux, ma mère criait beaucoup. Ils n’étaient pas affectueux avec nous. Un jour mon père et mon frère en sont venus aux mains et j’en suis resté pétrifié. Je ne me sens accueilli comme je suis et en sécurité qu’avec deux amis. Pour le reste de mes relations sociales, mes collègues font l’affaire : la compagnie sans les enjeux affectifs. Pour apaiser la cacophonie intérieure que je ressens au milieu des autres, je me réfugie dans la solitude pour me tranquilliser. Parfois, je voudrais me taper la tête contre ce plafond de verre émotionnel.”

“La contradiction me fait perdre mes moyens”

Gaëlle, 38 ans, secrétaire de direction

“Lors de discussions aux sujets un peu polémiques, comme la politique, les questions de société ou l’éducation des enfants, par exemple, je perds vite mes moyens. Pour peu que l’on m’oppose une autre vision que la mienne avec une analyse brillante, je me sens remise en question, manipulée. En fait, l’état et la complexité du monde m’angoissent, et les émotions me submergent. En approfondissant ou en intégrant d’autres points de vue, j’aurais peur de remettre en question ce qu’on m’a inculqué et qui me structure. En général, penser me prend la tête et provoque de tels remous que j’ai peur d’être déconstruite, loin de ma zone de confort où les choses sont à leur place.”

L’avis de Jean-Pierre Winter, psychanalyste

D’où viennent nos émotions ?

Jean-Pierre Winter. Les émotions ont toujours un rapport avec l’autre ou l’idée de l’autre : humain, animal, Dieu ou la nature… Si une émotion est signe de vie, elle nous renvoie également à la mort. La beauté d’un coucher de soleil nous suffoque aussi parce qu’il est vertigineux. On peut chercher à les ressentir fortement pour se sentir vivant, ou les réprimer pour contrôler la mort. Au risque de “vivre mort” pour ne pas mourir.

Quel lien ces ressentis ont-ils avec les pensées ?

Jean-Pierre Winter. Les émotions sont toujours provoquées par une pensée. Si celle-ci nous est insupportable (désir sexuel ou de destruction, vœu de mort…), elle va être refoulée dans l’inconscient. L’émotion, elle, va continuer sa vie, en se déplaçant sur d’autres objets de façon intempestive. Elle peut aussi être réprimée, de peur qu’en la ressentant, la pensée refoulée (car jugée dangereuse) resurgisse. Mais comme une émotion n’est jamais pure (par exemple, la plus grande joie est teintée d’angoisse), d’autres peuvent se retrouver sous le couvercle ou inadaptées.

Que faire, justement, avec ces émotions ingérables ?

Jean-Pierre Winter. On peut faire un travail analytique pour reconnaître le désir d’origine et le dédramatiser. Se pencher sur notre histoire, et celle de nos parents peut également nous permettre de comprendre que les émotions qui nous débordent sont devenues anachroniques ou qu’elles ne sont pas les nôtres.

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