Alors que le gouvernement a annoncé la création d’une commission sur les violences sexuelles faites aux enfants cet automne, la journaliste Charlotte Pudlowski explore dans sa nouvelle série de podcasts Ou peut-être une nuit les rouages du silence qui entoure le tabou des tabous : l’inceste.

En moyenne, deux à trois enfants par classe sont victimes d’inceste en France (1). 98% des agresseurs sont des grands-pères, des pères, des frères (2), des hommes patriarches qui se complaisent à disposer du corps des autres. «Il n’existe pas d’autre tabou commis aussi souvent», constate la journaliste Charlotte Pudlowski. Depuis plus de trente ans, la réalité statistique en dit long sur l’ampleur d’un poison qui se distille dans l’intime et dans les familles. Dans son nouveau podcast Ou peut-être une nuit (en référence à la chanson L’Aigle noir de Barbara, elle-aussi victime, NDLR), divisé en six épisodes, la cofondatrice du studio Louie Media s’interroge sur l’épais silence où se sont ensevelies les victimes. Et toute la société.

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🧨 «Comment est-il possible que même dans les familles les plus aimantes, celles dans lesquelles la parole semble circuler, certaines histoires de violence restent indicibles?» ~ 💬 Avec «Ou peut-être une nuit», @chapudlo décortique la fabrique du silence autour de l'inceste, en commençant par sa propre famille. Dans le 1er épisode, elle interroge le silence des victimes (dont sa mère, Julie et Daniela), et les mécanismes de peur, de honte, et de dissociation qui les font taire, avec l’éclairage de la psychiatre Muriel Salmona. ~ 📝🎤 Une création de @chapudlo 🎬🎛️ réalisée par Anna Buy, 🎹🎶 musique de Jean Thevenin @jaunejaune avec Raphaël @ankierman, 🎨🖼️ illustration de @marielarrive ~ #louie #louiemedia #podcast #podcasting #silence #libererlaparole #inceste #violencesintrafamiliales #violence #enfance #protectionenfance #feminisme #feminicides #aivi #lamaisondesfemmes #memoiretraumatique #parentalienationsyndrome #syndromealienationparentale #sap

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Fabrique de la domination

Pour l’expliquer, Charlotte Pudlowski est partie à la rencontre des principales concernées, à commencer par sa mère. Cette dernière lui annonce un soir de 2012, et à demi-mots au restaurant, que son propre père aurait «essayé d’abuser» d’elle, puis change de conversation. Honteuse face à cette révélation sur le moment, des interrogations viennent quelques années après. Pourquoi sa mère, dont elle est si proche, a-t-elle attendu qu’elle ait 26 ans pour lui parler ? Pourquoi se forcer, elle et ses enfants, à maintenir une relation, à raison de quelques visites par an, avec celui qu’il l’avait agressée à compter de ses 10 ans ?

«Depuis des millénaires, la culture occidentale fabrique des mythes dans lesquels devenir un homme c’est d’abord faire taire les femmes», explique la journaliste. «Qui aime bien châtie bien» , «qui ne dit mot consent»… En déconstruisant les proverbes, les fables populaires et à travers des entretiens éclairants avec des psychiatres, militants associatifs, avocats et anthropologues, Charlotte Pudlowski souhaite illustrer la façon dont notre société conditionne, selon elle, les petites filles à se soumettre à la domination des hommes et invite les petits garçons à la reproduire. «L’amour incestueux, entre frère et sœur comme cela a été souvent montré au cinéma, n’existe pas, c’est toujours une mécanique de domination», insiste la cofondatrice du studio Louie Media.

En vidéo, la bande-annonce de “Inceste, que justice soit faite”

L’enfance, prochain fer de lance du féminisme

Le travail très documenté de Charlotte Pudlowski s’attache aussi à dénoncer les ravages de la loi du silence, qui touche aussi les proches. En ignorant les faits, de façon consciente ou non, la famille alimente d’une part un héritage pédocriminel impactant les générations suivantes, et de l’autre, conforte la victime dans son mutisme. Et quand elle ose enfin parler, le système judiciaire censé la protéger détourne lui aussi le regard. En effet, comme le souligne l’audio-documentaire, depuis l’affaire Outreau (ce procès d’abus sexuels sur mineurs des années 2000 tristement célèbre pour son erreur judicaire), la justice régresse sur les condamnations et la manière dont sont pris en charge les enfants. Dans certains cas, la machine va jusqu’à mettre en doute leur parole ou celle de leurs témoins, notamment les mères, accusées par les théories masculinistes de manipulation.

«Si on transforme le fonctionnement des institutions, si on accepte d’écouter et d’entendre les mères et les enfants qui disent lors d’un cours d’éducation sexuelle ou dans un tribunal que leur père les a violés, ce serait un renversement de la structure sociale, un renversement du patriarcat», assure Charlotte Pudlowski. Avant de conclure : «Après le harcèlement de rue, le mouvement #MeToo, les scandales sexuels dans le milieu sportif et plus récemment les révélations d’Adèle Haenel ou de Vanessa Springora, l’enjeu de l’enfance sera le prochain fer de lance du féminisme.»

Pour prolonger le débat et favoriser la libération de la parole, le studio Louie Media organisera le 3 octobre en partenariat avec la Fondation Kering, une table ronde «Que faire pour agir contre l’inceste», en présence d’expert(e)s et d’associations d’aide aux victimes. L’événement donnera lieu à un guide audio diffusé en octobre.

(1) Donnée extraite des recherches de l’anthropologue Dorothé Dussy dans son livre Le Berceau des dominations, publié en 2013 aux éditions de la Discussion.
(2) Enquête Impact des violences sexuelles à l’âge adulte, menée par l’association Mémoire traumatique et victimologie, et publié en mars 2015.

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