Interview.- Sur son compte Instagram et sous le hashtag #jesuismaltraitante, la sage-femme Anna Roy (1) dresse un constat. Et réclame avec colère plus de moyens et de personnel dans les maternités. L’objectif ? Donner naissance dans le respect et la dignité.

C’est un peu comme si Anna Roy plaidait coupable. Coupable, en tant que sage-femme, d’avoir maltraité des parents en mettant au monde leur enfant, coupable d’avoir failli à son rôle. Dans un post Instagram publié le 11 novembre, la professionnelle de 34 ans, chroniqueuse dans l’émission «La Maison des maternelles» (France 4), promeut le septième épisode de son podcast Sage-Meuf (Europe 1). Elle y raconte une nuit de garde de début d’été comme les soignants en connaissent beaucoup : intense et chaotique. Parce que le personnel manque, elle est obligée de faire des choix entre les parturientes, de renoncer à les accompagner comme elle le devrait. Au vu des multiples réactions sous son post (Plus de 12.500 likes et 800 commentaires), Anna Roy crée le hashtag #jesuismaltraitante et publie une vidéo dans laquelle elle scande «une sage-femme par femme» et lance un appel pour plus de moyens dans les hôpitaux. Une pétition à destination du ministre des Solidarités et de la Santé Olivier Véran, et d’Emmanuel Macron a également été créée.

Madame Figaro.- Que s’est-il passé durant cette garde ?
Anna Roy.-
C’est une garde compliquée, il est 20h30, j’arrive et c’est déjà le “Bronx”. Au milieu de la nuit, j’accueille un jeune couple pour lequel j’ai envie de tout donner malgré les conditions. Je pose le monitoring et je réalise que le bébé ne va pas bien du tout. J’appelle l’obstétricien qui vient immédiatement et me dit qu’il faut aller au bloc pour une césarienne. Pour cette femme, j’en ai laissé deux autres. La première accouchait sans péridurale et avait donc besoin de ma présence en continu, d’autant plus qu’elle était seule, son conjoint l’avait quitté pendant la grossesse. La seconde était en travail depuis des heures et stagnait. Elle avait besoin qu’on la change de position régulièrement, qu’on lui donne des hormones supplémentaires. J’ai aussi laissé une salle d’attente bondée et des parents dans l’angoisse. Mes collègues sages-femmes et les aides-soignantes étaient toutes affairées à quelque chose. Cette garde a été une série d’actes maltraitants.

La prise de conscience est brutale…
C’est atroce, affreux de se dire «c’est moi qui suis maltraitante, moi qui pose les actes». Je me sens coupable, je suis triste et maintenant je ressens de la colère. Quand le combat de votre vie est la naissance, que vous exercez la plus belle profession du monde, la prise de conscience est terrible. Et le pire c’est que lorsque vous allez vous excuser auprès des parents, ils vous remercient malgré tout. Les gens ont intériorisé le fait que ça allait se dérouler comme ça, ils considèrent comme normal le fait de se faire valdinguer, maltraiter. C’est là où ça ne va plus.

À la suite de votre post, vous avez été submergée par les réactions. Le message semble avoir résonné chez beaucoup.
Ce qu’il se passe est très fort. Je n’ai jamais connu un tel nombre de réponses, de commentaires. J’ai eu des réactions bouleversantes de femmes qui m’ont dit qu’elles avaient accouché seules, d’autres de sages-femmes qui m’ont dit «tu dis ce qu’il fallait dire». J’ai aussi eu des commentaires d’autres professions : des pompiers, des policiers, une femme conseillère Pôle Emploi… Tous m’ont dit : «C’est exactement ça : on est maltraitant, il faut le reconnaître et mettre un genou à terre, mais maintenant on fait quoi ?».

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Vous semblez avoir atteint un point de non-retour. Pourquoi est-il urgent d’agir ?
Parce qu’il est impossible de se résoudre à se dire que l’on est maltraitant. Moi, je donne la vie, je veux aider les gens, j’ai accepté de faire une profession qui demande de rogner sur sa vie familiale, sociale, j’ai accepté d’être payée au lance-pierre. Tout ça pour maltraiter les autres ? Il faut que ça s’arrête.

Dans votre post, vous rappelez que la naissance est fondamentale et qu’elle doit se se dérouler dans le respect.
Bien sûr, tout acte médical doit se faire dans le respect et la dignité, mais la naissance et la mort sont tout de même les événements les plus importants de l’existence, alors ils demandent le plus grand des respects. Le respect de la pudeur, des silences, des accompagnements… Ce sont des moments sacrés où la médecine se croise avec la métaphysique, c’est ce que l’on a de plus humain. On ne peut pas traiter la naissance au rabais. Ce n’est pas pour rien que lorsqu’une sage-femme fait bien son travail, les parents ne l’oublient jamais de leur vie. On ne dit pas cela après une opération de la vésicule biliaire.

En dix ans de carrière, comment la situation a-t-elle évolué ?
Ça pourrait aller de mieux en mieux mais ça va de mal en pis, et encore, je suis une jeune sage-femme, imaginez mes collègues avec 30 ans de carrière derrière elles. Beaucoup de maternités ont fermé, donnant lieu à de gros centres déshumanisants, il n’y a plus assez de sages-femmes, de personnel dans les maternités. On peut avoir jusqu’à quatre femmes en travail à gérer en même temps, plus les urgences, les femmes pour qui il faut vérifier le rythme cardiaque du bébé, les femmes qui ont subi des violences… Je ne parle même pas des suites de couches ; parfois une sage-femme est seule pour suivre 25 nouvelles mères.

Que demandez-vous à Olivier Véran et Emmanuel Macron ?
Un décret d’application qui instaure une sage-femme par femme en salle d’accouchement, il n’y a rien de plus simple. C’est le cas à l’étranger, en Angleterre par exemple, une nation pourtant très soucieuse de ses dépenses publiques… Le décret est un préambule à toutes discussions, sans lui, on ne discute pas. Sinon, ils vont nous faire attendre des semaines et des semaines pour au final, accoucher de détails ; ça suffit. Mais ce combat est très beau car il est apolitique, tout le monde peut le comprendre, peu importe son bord.

(1) Anna Roy est auteure de plusieurs ouvrages, dont Histoires de sage-femme, Ed. Leduc.s, 17 euros.

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