Qu’est devenu l’acteur Gérald Thomassin, soupçonné un temps du meurtre de la postière de Montréal-la-Cluse en 2013 ? Au-delà du fait divers, la journaliste se penche dans L’Inconnu de la poste, son nouveau livre, sur une France en souffrance et explore les failles de notre société, loin des projecteurs.

Elle n’en démord pas. C’est la vraie vie qui l’intéresse. La libre parole consentie. Pas celle des hommes politiques rompus à l’exercice de l’interview, ou des célébrités verrouillées par leurs publicistes. «Je ne dis pas qu’ils ne sont pas dignes d’intérêt. Je dis qu’ils n’appartiennent pas à mon univers, ne nourrissent pas mon imaginaire, ne répondent pas à ma priorité qui est de comprendre comment vivent les Français», explique Florence Aubenas, grand reporter au quotidien Le Monde, qui vient de publier L’Inconnu de la poste, où elle revient sur un fait divers qu’elle a couvert pour son journal en 2014, le meurtre de Catherine Burgod, postière à Montréal-la-Cluse, un village de l’Ain, près de Nantua. Vingt-huit coups de couteau, 3000 euros dérobés et un comédien, Gérald Thomassin, mis en garde à vue. Et pas un inconnu ! Découvert à 16 ans, à la DDASS, par le réalisateur Jacques Doillon pour jouer dans son film Le Petit Criminel, le jeune acteur avait obtenu pour ce rôle le César du meilleur espoir en 1991, puis tourné, dans la foulée, une vingtaine de films entre lesquels il disparaissait systématiquement pour mener une vie de marginal.

“D’une marge à l’autre”

«Tout m’intriguait dans cette affaire : que faisait Thomassin dans cette histoire ? Qui étaient ses copains ? Quel malaise cachait la victime aux multiples tentatives de suicide ? Comment l’onde de choc de ce crime odieux allait-elle se propager dans cette petite communauté villageoise ? Tout le monde, à Montréal-la-Cluse, se souvenait de ce qu’il faisait au moment où Catherine Burgod a été assassinée.»

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Florence Aubenas décrypte et nous livre une galerie de portraits dignes de l’univers torturé de Jérôme Bosch. Thomassin d’abord. «Il est attachant et décourageant», dit de lui Doillon. Thomassin n’a jamais vécu dans un monde normal. Il est passé de la DDASS, aux foyers d’accueil, de la rue aux sunlights. Une enfance effroyable. «D’une marge à l’autre, analyse Florence Aubenas, c’est pour cela qu’il boite. C’est un personnage mystérieux qui a eu de la chance. Il a été aidé par Dominique Besnehard, l’un des plus grands agents artistiques, par Béatrice Dalle qui voyait en lui un petit frère, par l’ancien avocat (aujourd’hui ministre de la Justice) Éric Dupond-Moretti qui s’occupe de son affaire sans lui demander un sou. Mais il n’a pas su quoi faire de ses rencontres et de ses succès. Il n’a pas su lâcher le milieu d’où il venait. N’est pas Chaplin qui veut.»

Il refuse un rôle que lui propose Cyril Collard dans Les Nuits fauves. «Qu’est-ce qu’ils vont dire s’ils me voient en pédé ?» «Ils», ce sont ses copains, les fidèles Tintin et Rambouille, deux cabossés par la vie, ou encore Bouclette, qui vit avec Arsène, un python albinos qui lui a mangé la main, la prenant pour un cochon d’Inde. «Amputez-moi mais ne tuez pas Arsène», hurlait-elle en arrivant aux urgences. «Tout n’est pas que déglingue dans ce village, précise Florence Aubenas, il y a les copines de la victime qui retrouvaient Catherine tous les matins dans la salle de repos de la poste pour parler de leur vie, de leur couple, de leurs galères de femme et d’épouse, de leurs espoirs.» Il y a également le père de la victime, Raymond, ancien notable du village, dont l’angoisse est de mourir avant de connaître l’identité de l’assassin de sa fille.

Sur les lieux du crime

«C’est au travers de ces acteurs-là que je voulais appréhender cette histoire, comprendre comment ils vivent, comment ils affrontent ces situations extraordinaires. Ce sont leurs défis quotidiens que je veux raconter, car ce sont eux qui cachent les failles de notre société et ses angles obscurs dont je veux essayer de comprendre le maillage.»

Au fil des années, Florence Aubenas retourne plusieurs fois sur les lieux du crime. « En général, je suis les affaires que j’ai traitées pour constater leur évolution, mais là je me suis aperçue que j’avais passé beaucoup plus de temps que d’habitude à Montréal-la-Cluse, un village sympathique bien français avec son église, sa mairie, son tatoueur, son Carrefour, trois HLM et une bonne pâtisserie. J’y ai passé des vacances. J’y ai même loué un Airbnb.»

L’Inconnu de la poste, de Florence Aubenas, Éditions de l’Olivier, 260 pages, 19 €.

Toute l’histoire la rattrape en 2019 quand elle est convoquée à la direction centrale de la police judiciaire. «Quel a été votre dernier contact avec Thomassin», lui demande le policier. Le dossier que la police croyait bouclé vient d’être réouvert. De nouvelles preuves ADN innocentent Thomassin. Florence Aubenas veut le revoir. Ils se donnent rendez-vous à Lyon en août 2019, où il se rend pour une nouvelle confrontation. Il ne viendra pas, disparaissant à jamais. Un mystère non élucidé à ce jour.

Un regard bienveillant

Elle utilise ce nouvel avatar pour nous livrer une œuvre journalistique dans la veine de son livre sur l’affaire d’Outreau (2) ou de son enquête à Ouistreham (3), mélangeant tragédie et comédie dans la réflexion qu’elle ne cesse de mener sur l’existence, ses joies, ses promesses, ses absurdités. Thomassin pourrait être un personnage de L’Étranger et L’Inconnu de la poste, une nouvelle de Camus : style sec, âpre, cristallin pour raconter la vie de ses héros déglingués et courageux qu’elle couve de son regard bienveillant. «J’aime cette marginalité qui ne se laisse pas faire. J’aime le courage et l’optimisme de ceux qui la vivent. Ce n’est pas du voyeurisme. C’est vrai que je m’invite dans l’univers des autres, mais pour se le permettre il faut le surgissement d’un événement, d’un drame, d’une souffrance que les deux parties veulent bien partager.»

Dans cette France miniature, Florence Aubenas a pu constater les dégâts engendrés par la crise économique, la suppression des services publics avec pour conséquence la lente destruction du lien social. Elle a également découvert le terrible destin des enfants de la DDASS. «Je ne m’étais jamais tellement posé la question. Je me disais que l’État subvenait à leurs besoins mais je ne savais pas que j’allais rencontrer le monde de Dickens.» Ce qui intéresse Florence Aubenas, c’est de raconter la vie des autres. En France comme à l’étranger*. «La seule différence pour moi, ce sont les problèmes de logistique. Le plaisir du reportage reste le même. C’est de partir et de ne pas savoir où arriver. Je ne veux rien montrer. Je ne suis ni une pédagogue ni une idéologue. La presse s’étouffe dans l’idéologie.»

(1) L’Inconnu de la poste, de Florence Aubenas, Éditions de l’Olivier, 260 pages, 19 €.

(2) La Méprise : l’affaire d’Outreau, de Florence Aubenas, Éditions du Seuil, 256 pages, 19,30 €.

(3) Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, Éditions de l’Olivier, 276 pages, 19,30 €.

*Alors journaliste à Libération, Florence Aubenas est enlevée le 5 janvier 2005, à Bagdad. Elle reste otage cinq mois.

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