Nouvelles héroïnes (4/10). – Depuis son coup d’éclat à Cannes en 2018, l’actrice est une icône internationale de la cause noire. Entre deux tournages, elle est passée derrière la caméra pour réaliser deux documentaires : l’un sur la diversité, l’autre pour la planète.

Aïssa Maïga ne baisse pas la garde. Encore et toujours, l’actrice poursuit le combat qu’elle a initié avec son livre Noire n’est pas mon métier, un manifeste écrit par seize comédiennes noires dénonçant les difficultés d’exister dans les métiers du cinéma quand on n’a pas la peau blanche. On se souvient qu’en mai dernier, au Festival de Cannes, toutes s’étaient retrouvées pour une montée des marches militante : l’image des seize comédiennes, le poing levé, a fait le tour du monde.

Depuis, l’actrice activiste œuvre pour une représentation «digne et juste» de tous. Elle a coréalisé un documentaire adapté de son livre. «Cela faisait des années que ce livre et ce documentaire hurlaient en moi ! Mais il y avait une part de voyage intérieur à accomplir avant que la parole se libère», explique-t-elle. Ce voyage a commencé par quelques expériences cruelles. La voilà choisie à ses débuts pour jouer une histoire d’amour à côté d’un acteur connu dans une comédie romantique. À la sortie du film, Aïssa constate qu’elle a tout simplement disparu de l’affiche ! C’est contre ces injustices que la comédienne veut se mesurer. «La diversité ? Ce n’est pas qu’une actrice noire cantonnée aux rôles de femme de ménage ou de nounou ! Elle doit aussi pouvoir jouer une magistrate, une médecin, une professeur d’université, bref, tout rôle qu’une comédienne blanche pourrait incarner.» Ce fut son cas à de nombreuses reprises, chez Michael Haneke (Code inconnu ou Caché), chez Cédric Klapisch (Les Poupées russes), sous la direction d’Abderrahmane Sissako (Bamako) ou sous celle de Lucien Jean-Baptiste (Il a déjà tes yeux).

Le nom d’Aïssa Maïga traverse désormais les frontières. L’an dernier, elle figurait dans Le Garçon qui dompta le vent, de Chiwetel Ejiofor, toujours disponible sur Netflix. Cette année, on l’a vue dans Taken Down, une série irlandaise diffusée sur Arte, et dans l’adaptation télé d’Il y a déjà tes yeux, sur France 2. Refusant d’être une porte-parole politique, elle préfère garder sa liberté de parole et d’action.

Onze Afro-Américaines qui ont marqué l’histoire des États-Unis

Mon documentaire

«J’ai poursuivi le travail commencé en 2018, alors que je venais de signer pour écrire Noire n’est pas mon métier. Dans cet ouvrage collectif, j’avais donné la parole à seize comédiennes noires pour qu’elles y livrent leurs témoignages. À partir de cet ouvrage, j’ai réalisé un documentaire que m’a commandé Canal+, et que j’espère montrer bientôt. Ce travail a été un véritable voyage, qui nous a emmenées, l’équipe et moi, au Brésil – où nous avons rencontré des comédiennes très connues, mais que tout le monde ignore en Europe, des créateurs, des hommes politiques, des scientifiques –, puis à Los Angeles et à New York.»

Déconstruire les stéréotypes

«Je voudrais tant que les stéréotypes techniques disparaissent et que chacun puisse avoir l’opportunité d’interpréter, de réaliser, d’écrire, de s’exprimer. J’aimerais que les gens se rassemblent autour d’autres critères, des critères d’humanité ou, plus simplement, de professionnalisme. Je n’ai pas été élevée dans l’idée que ma peau m’imposait des comportements particuliers. Ce qui a déclenché mon envie d’écrire le livre, c’est le récit de certaines de mes amies comédiennes à propos de ce qu’elles subissaient, lors des castings, par exemple, où elles pouvaient entendre : “Mais enfin, je t’avais demandé une blonde !” Tout le monde n’est pas comme Alain Chabat, lui qui m’a imposée pour le tournage de Prête-moi ta main alors que le rôle était prévu précisément pour une femme aux yeux clairs.

J’en ai vu sombrer certaines. C’est trop lourd à porter… Ces souffrances sont souvent intériorisées et me font penser à des viols. C’est le même processus : les victimes se taisent, intériorisent leurs souffrances, s’autoaccusent et mettent des années à s’en remettre. Nous subissons un réel préjudice qui pourrait être puni par la loi…»

La majorité silencieuse

«Le cinéma français est beaucoup plus timide que le cinéma américain. Aux États-Unis, il existe une tradition plus longue de lutte pour l’émancipation des minorités. De plus, acteurs et réalisateurs sont syndiqués, ce qui leur permet de mener des actions groupées capables de montrer, par exemple, que toute tentation de ségrégation nuit au marché. Et puis, des succès comme celui de Black Panther, de l’Afro-Américain Ryan Coogler, qui s’est hissé à la neuvième place du plus gros succès de l’histoire, ouvrent une nouvelle ère. Il va bien falloir qu’à un moment donné la France se hisse au même niveau. Ici, les chiffres sont édifiants : sur 2617 rôles attribués en 2018, seuls 171 ont été tenus par des Noirs – hommes et femmes confondus.»

Racisme et tolérance

«Mes parents m’ont élevée dans la fierté de mes origines. Mon père est d’origine malienne ; ma mère, d’origine sénégalaise. Mon père m’a emmenée en France lorsque j’avais 4 ans. Puis il est mort, empoisonné. C’était un journaliste engagé, très proche du président burkinabé Thomas Sankara, qui est devenu une icône – le “Che Guevara africain”. Je ne suis pas honteuse de mes origines, bien au contraire. Pourtant, dès que j’ai mis un pied dans ce métier, la couleur de ma peau est alors devenue une question centrale, non pas pour moi, mais pour les autres. Moi, je voulais être comédienne et je n’avais jamais imaginé que mes origines pouvaient poser problème. Je m’en suis vite aperçue : quand on m’invitait pour parler d’un film, on ne me posait aucune question sur mon personnage, sur mon travail. Non. On me demandait avec commisération – cela avait le don de m’exaspérer au plus haut point – ce que cela faisait d’être une actrice noire. Je suis peu à peu devenue consciente qu’il fallait que j’intègre cette donnée pour en faire quelque chose. Longtemps, j’ai eu le sentiment d’être dans une cage. J’avais pourtant plus d’espoir que plein d’autres. J’ai tourné avec de grands metteurs en scène. Occuper cette place particulière était pour moi une exaspération supplémentaire. J’avais l’impression d’être seulement tolérée. J’ai croisé beaucoup de racistes qui s’ignoraient. Ils ne comprenaient pas que certaines remarques puissent me blesser et ils me disaient sur le ton de la plaisanterie : “Je ne suis pas raciste, j’ai des amis noirs…”»

Noire n’est pas mon métier, sous la direction d’Aïssa Maïga, Éd. du Seuil.

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Cet article, initialement publié le 28 février 2019, a fait l’objet d’une mise à jour.

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